Bruno Cautrès accompagne BVA pour suivre le quinquennat. Nous vous proposons de découvrir son deuxième billet.

Dans quelques jours, La République en Marche ! va tenir une convention au cours de laquelle sera choisi son « délégué général », titre donné à son futur dirigeant, ainsi que le bureau exécutif du mouvement.

Les paroles de ces « marcheurs déçus » (qui ont été l’objet d’une attention médiatique certaine) sont en effet évocatrices de conflits d’interprétation sur ce que veut dire, de manière générale, « faire démocratie » dans une organisation politique.

On peut tout d’abord lire à travers ces paroles la diversité (parfois contradictoire) des attentes qui se sont portées sur le mouvement politique En Marche ! Créé ex-nihilo, le mouvement a su agréger vers lui des citoyens aux conceptions diversifiées même s’ils étaient unis par une forte demande de renouvellement des pratiques politiques. Cette diversité est aussi, certainement, celle de leurs expériences militantes ou parcours associatifs, celle de leur disponibilité à s’engager, celle de leurs profils sociologiques et politiques. On peut aussi lire à travers cet épisode une tension classique entre le siège (central) d’une organisation politique et les déclinaisons locales à travers lesquelles elle prend forme dans les territoires. On découvre, en somme, que LREM va connaître son lot de problèmes d’organisation et de tension entre « le centre » et « la périphérie ». Un grand classique.

Une dimension particulière à La République en Marche ! s’ajoute néanmoins : par le très fort impact personnel d’Emmanuel Macron auprès des marcheurs, le mouvement a suscité un engagement dont la dimension affective est forte. Un véritable phénomène de charisme politique s’est noué pendant la campagne électorale. Or, la dimension charismatique du pouvoir est souvent en tension avec sa dimension institutionnelle. Si la légitimité charismatique repose sur une part de « magie » du leader, l’institution tend à ne connaître que les procédures, les statuts, la spécialisation des rôles.

La déception de la militance qu’ont ressenti certains marcheurs est donc en partie liée à la progressive mutation du mouvement En Marche ! en organisation politique. En ajoutant deux mots au nom du mouvement, on ne l’a pas seulement définitivement ancré dans le combat politique pour les valeurs de la République, on l’a changé. L’expression affective de la déception ressentie par certains rappelle les témoignages de ceux qui partent loin en voyage et reviennent déçus. Dans un livre plein d’empathie et de tendresse pour ces voyageurs infortunés, l’anthropologue Jean-Didier Urbain (Le voyage était presque parfait : Essai sur les voyages ratés, 2009) nous rappelle que la déception est souvent à la hauteur des espoirs que l’on avait eus et que l’onde de choc que l’on ressent lorsque le voyage passe du rêve à la réalité varie en amplitude selon les individus. Certains seront paniqués de s’être trompés de route, ou d’avoir perdu leurs bagages, alors que d’autres en profiteront pour sortir des sentiers battus et se laisser surprendre. Loin d’être un accident de parcours qui ruine le projet de départ, l’imprévu pourrait même donner son sens au voyage et cultiver le goût de repartir de l’avant. Tout ceci est en fait particulièrement métaphorique de la particularité du mouvement politique d’Emmanuel Macron et de son principal challenge d’ici 2022 : concilier la marche et son institutionnalisation, être en mouvement et en même temps se poser…

Au fait, dans un ouvrage fondateur de la sociologie des partis politiques, Roberto Michels décrivait en 1910 ce qu’il appelait « la loi d’airain de l’oligarchie ». Membre du parti social-démocrate allemand d’alors, il montrait que même dans les partis les plus favorables à la démocratie, il existait une tendance inéluctable de l’organisation à favoriser la concentration du pouvoir entre les mains d’un petit groupe de dirigeants qui progressivement glisse vers les décisions en petits comités mais en faisant mine de puiser sa légitimité dans les débats internes et les décisions collectives… Décidément, le voyage dans le cosmos d’Emmanuel Macron nous permet de souligner des problèmes vieux comme la démocratie. Quel paradoxe pour un si jeune mouvement porteur d’un vrai renouveau, quel beau programme d’analyse et de suivi de cette marche nous attend d’ici 2022 !