Les jours qui viennent de s’écouler nous ont donné une nouvelle occasion de voir Emmanuel Macron rayonner à l’international : interview à la BBC dans un anglais fluide mais avec une pointe d’accent français pour en donner tout le charme, réception sous les ors de Versailles (encore Versailles) de la fine fleur du business et de la high tech internationale, discours à Davos (en anglais, toujours), pluie d’éloges venant des capitales étrangères, des milieux économiques, célébration du message rédempteur « France is back ».

Pris dans la dynamique positive d’un calendrier sans répit de réformes et de changements, notre jeune Président semble exploser, dynamiter, déconstruire ce qui semblait acquis pour toujours en France. Son appétit semble sans limites, au point que l’on peut se demander si les Français le suivent bien, eux dont le tempérament aime pourtant le débat public, les grandes controverses, les émotions politiques fortes. Plusieurs hebdomadaires ont récemment pointé du doigt cette possible disjonction : «la France va-t-elle (vraiment) mieux ? » titrait Le Point dans son numéro du 11 janvier ;  « C’est la reprise, oui mais… » annonçait l’Express de son édition du 17 janvier. Les éditorialistes, les analystes politiques, nous-mêmes les chercheurs spécialistes des élections et du vote, nous nous interrogeons ainsi, à perdre un peu notre latin, si patiemment appris sur les bancs de Sciences-Po. Se pourrait-il qu’Emmanuel Macron joue en fait à un autre sport que la politique ? Ce ne serait pas nous qui serions perdus, mais lui qui jouerait à un autre jeu. Cela rappellerait cette blague d’une star du tennis international des années 1970 (Ilie Nastase) à qui l’on demandait s’il ne trouvait pas trop dur d’être détrôné par le jeune Björn Borg et son revers à deux mains ; il répondit que non, car lui, le roi Nastase, jouait au tennis mais que l’autre, le jeune suédois surdoué, jouait à un autre jeu…

Si la métaphore tennistique plait à votre chroniqueur, qui voua une grande passion au tennis dans son enfance et adolescence, il est à craindre qu’elle ne touche ses limites dès lors qu’il s’agit du regard posé par les Français sur ce tourbillon de réformes et cette dynamique exponentielle qui semble se jouer de tous les pièges et de toutes les difficultés. En effet, si Emmanuel Macron est bien parvenu à changer l’image que posent les dirigeants économiques et politiques internationaux sur l’exécutif français, en leur for intérieur continuent-ils sans doute de se demander si les effets de cette dynamique sur les traits structurels de l’économie française vont se traduire en réel. Nombreux sont les Français qui, de leur côté, se posent aussi la question de savoir ce que cette belle image d’une France en pleine dynamique va avoir comme retour positif sur eux. Ne plus payer de taxe d’habitation et voir son salaire augmenter de quelques dizaines d’euros n’est pas un détail sur ce plan, mais cela ne va pas bouleverser les conditions de vie des Français, réduire les distances socio-économiques et l’inégal accès aux statuts, au capital, au pouvoir.

En tout cas, les membres de la communauté POP by BVA ne semblent pas particulièrement touchés par le vent d’euphorie internationale qui semble se développer à propos du « retour de la France ». Leur sentiment est plus que mitigé à propos du regain de confiance en France et vers la France. Ils continuent de nous exprimer leurs doutes à propos du monde politique et ne voient pas les effets d’une rupture avec « le monde d’avant ». Ils s’inquiètent des annonces de suppressions d’emplois chez Carrefour (« ce n’est qu’un début » dit l’un d’entre eux) et ces inquiétudes risquent bien de ne pas être soulagées par le parallélisme des formes macronien : d’une part, une adaptation de notre société à l’économie digitale ; d’autre part, la formation et l’accompagnement de ceux qui vont en être les perdants. Le sentiment que ce sont toujours les mêmes qui paient les politiques d’adaptation de l’économie peut nourrir un sentiment d’injustice et de rupture avec le contrat de confiance d’une société moderne et juste, la promesse des efforts au travail reconnus et récompensés. Il n’est pas totalement acquis que ceux qui commencent à éprouver ces sentiments vont « positiver » avec Emmanuel Macron et les dirigeants réunis à Davos, à propos du « retour de la France ». Gare au backlash… !