Par qui les Français se sentent-ils « défendus » ? Qui leur semble incarner le mieux l’opposition à la politique du président de la République ? Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès, analyse l’état de l’opinion, un an après le premier tour des dernières élections présidentielles.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, les fronts d’opposition semblent s’être installés dans un état de fragmentation paralysante. Au moins cinq partis se disputent le rôle de « premier opposant », sans qu’aucun ne parvienne à ce stade à donner un débouché clair aux multiples frustrations et mouvements de colère qui fleurissent en ce printemps.

À ce stade, les sondages à notre disposition sont difficiles à interpréter, voire peuvent paraître contradictoires. Un récent sondage Ifop pour Paris Match semblait ainsi indiquer que, s’ils revotaient aujourd’hui, les Français conforteraient Marine Le Pen au premier tour, alors que le candidat de droite subirait un sort comparable à celui du Parti socialiste en mai dernier. Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, perdrait 3 points par rapport à son score de mai 2017. Des résultats qui tranchent avec le discours médiatique ambiant, qui prétend que Marine Le Pen ne parviendrait pas à se relever du fiasco de son débat d’entre-deux tours. Mais ces résultats tranchent aussi avec d’autres données d’opinion : selon la désormais traditionnelle question consistant à demander « qui incarne bien l’opposition à Emmanuel Macron », c’est Jean-Luc Mélenchon qui obtient le meilleur score, à 51 %, devant Marine Le Pen, à 47 %. Seuls 30 % des sondés jugent en revanche que Laurent Wauquiez incarne bien l’opposition, et Olivier Faure ferme la marche, à 24 %.

Si l’ordre d’arrivée ne change pas par rapport à la question de l’Ifop citée plus haut, on constate que les scores obtenus par les différentes figures d’opposition sont beaucoup plus resserrés. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon paraît « bien défendre les intérêts » de 26 % des Français, une proportion similaire à ceux qui se reconnaissent dans Marine Le Pen. 25 % se sentent bien défendus par Benoît Hamon. Malgré les scores très faibles obtenus dans les intentions de vote, 19 % des Français disent se sentir défendus personnellement par Laurent Wauquiez, et 16 % jugent qu’Olivier Faure défend bien leurs intérêts.

Derrière ces scores, il existe de grandes différences de notoriété : seulement 4 % disent ne pas connaître assez Jean-Luc Mélenchon pour se prononcer, même chose pour Marine Le Pen, 7 % pour Laurent Wauquiez et 10 % pour Benoît Hamon. En revanche, plus de 23 % des Français disent ne pas connaître suffisamment Olivier Faure pour se prononcer. Clairement, le fait d’avoir été candidat à l’élection présidentielle confère aux différents protagonistes un avantage significatif dans la course au rôle de premier opposant, Laurent Wauquiez étant seul à faire exception à la règle.

Olivier Faure est en effet la personnalité la moins connue, mais c’est un handicap qui paraissait incontournable si l’on en croit un sondage Kantar Sofres-Onepoint réalisé avant le congrès du PS, où il apparaissait que le renouvellement de ses dirigeants arrivait en tête des priorités assignées par ses sympathisants au Parti socialiste, devant le fait de comprendre ses échecs ou de trouver un programme. Olivier Faure est également la figure la moins clivante parmi celles testées. En effet, le pourcentage de Français se jugeant « pas du tout » bien défendus par les personnalités testées varie de 37 % pour le premier secrétaire du PS, à 55 % pour la dirigeante du Front national, en passant par près de 50 % pour Laurent Wauquiez, 46 % pour Jean-Luc Mélenchon, ou 42 % pour Benoît Hamon.

Lorsqu’on interroge uniquement les Français déclarant avoir une « mauvaise opinion » d’Emmanuel Macron, soit une population sans doute plus représentative de l’électorat en jeu pour les différentes personnalités d’opposition testées, on constate cependant que les leaders de La France insoumise et du Front national creusent l’écart avec leurs concurrents : 39 % des Français ayant une mauvaise opinion d’Emmanuel Macron se sentent « bien défendus » par Jean-Luc Mélenchon, 37 % par Marine Le Pen, contre 21 % par Laurent Wauquiez et 18 % par Olivier Faure. Benoît Hamon se trouve dans une position intermédiaire, à 33 %.

Pour aller un peu plus loin dans la compréhension de la perception que les Français ont des différentes oppositions, nous avons ensuite souhaité savoir lesquels leur semblaient avoir une ligne d’opposition « claire » à Emmanuel Macron, et lesquels souffraient d’un brouillage ou d’une méconnaissance de leur ligne politique. Là encore, la prime va à la radicalité : Jean-Luc Mélenchon apparaît comme ayant une ligne d’opposition claire au gouvernement aux yeux de 63 % des Français, de même que Marine Le Pen pour 59 %. L’absence d’ambiguïté dans leur stratégie d’opposition rend manifestement leur ligne plus claire aux yeux des Français, ce qui n’est pas le cas des autres personnalités testées.

En effet, 74 % des Français estiment qu’il est difficile de comprendre le positionnement d’Olivier Faure par rapport au gouvernement. Les sympathisants PS eux-mêmes sont en proie au doute sur ce point, puisque 49 % jugent que le premier secrétaire du PS incarne une ligne d’opposition claire, contre 47 % qui trouvent difficile de comprendre son positionnement. Des jugements qui s’expliquent sans doute davantage par l’histoire récente du parti – un parti miné par un conflit de lignes sous le quinquennat Hollande, orphelin de son aile « gauche » avec le départ de Benoît Hamon, comme déserté par son aile « droite » avec Manuel Valls… – que par les perceptions vis-à-vis d’un leader encore peu connu. En effet, un sondage Kantar Sofres Onepoint réalisé juste avant le congrès du PS indiquait que seuls 35 % des Français positionnement clairement le PS dans l’opposition (26 %) ou en soutien (9 %) au président, le reste ne sachant pas le positionner ou ne le positionnant nulle part.

Le positionnement de Benoît Hamon, de manière assez surprenante compte tenu de sa notoriété beaucoup plus grande, ne paraît pas beaucoup plus clair que celui du leader de son ancien parti. En effet, 64 % jugent difficile de comprendre son positionnement par rapport au gouvernement, dont la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle. Seuls ses propres électeurs semblent voir clairement la ligne d’opposition qu’il incarne (70 %). Cela s’explique sans doute par son parcours socialiste, un héritage que sa démission et sa nouvelle aventure politique avec Génération.s n’ont pas permis d’effacer dans les esprits.

Même problème de positionnement perçu chez Laurent Wauquiez, alors que lui aussi bénéficie d’une notoriété bien supérieure à celle d’Olivier Faure : 62 % des Français jugent qu’il est difficile de comprendre son positionnement par rapport au gouvernement, un doute partagé par une part significative de l’électorat de François Fillon (45 %). Les manœuvres présidentielles pour fracturer la droite depuis mai 2017 fournissent sans doute une explication, au moins partielle, à ces perceptions. On peut également imaginer que les évolutions programmatiques de la droite, entre la présidentielle, les législatives et les prises de position actuelles de Laurent Wauquiez, n’aident pas les Français à y voir clair dans la stratégie de la droite. Mais contrairement à son homologue du PS, il peut s’appuyer sur un socle de sympathisants LR qui semble percevoir dans sa ligne une opposition claire à Emmanuel Macron. Si l’on tient compte du déficit de notoriété qui handicape essentiellement le nouveau premier secrétaire du PS, on constate donc qu’il n’existe à ce stade que trois offres politiques « claires » aux yeux des Français : celle du président et celles des deux extrêmes. Pour autant, si l’on regarde la capacité des Français à se sentir défendus personnellement par les différents partis, on constate que LR et le PS conservent un socle – et des bastions dans certaines catégories précises, comme la fonction publique ou les professions intermédiaires pour le PS, ou les retraités pour LR – qui permet de relativiser les intentions de vote telles que mesurées actuellement. Quant à savoir s’il s’agit là des derniers îlots de résistance du « vieux monde », ou des postes avancées de la reconquête, l’avenir seul le dira.

 

Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès