Encore une fois, l’Europe semble au bord du gouffre. Le Conseil européen qui vient de se tenir à Bruxelles s’est conclu par un accord qui ne semble en fait satisfaire personne et n’apporte pas de réponses opérationnelles immédiates à « la crise des migrants ». Il faut dire que les dirigeants européens affrontent dans de nombreux pays des forces politiques ou des courants d’opinion très opposés à la question, quand ces courants ne sont pas déjà au pouvoir. La France n’échappe pas au premier cas de figure : l’opinion publique est frileuse, voire opposée à l’accueil massif de « migrants », ou à leur accueil tout court.

Pour mieux comprendre l’opinion des Français sur ces questions, on dispose d’un matériau empirique très riche, une récente discussion en ligne entre les membres de la communauté POP by BVA sur ce thème et celui du rôle de l’Europe. Cette discussion a littéralement attisé le débat entre des opinons exprimées avec force : prises de position souvent longues, rebonds nombreux entre les opinions exprimées, vocabulaire et arguments souvent passionnés. Les opinions des Français à propos des migrants révèlent l’ampleur des désaccords politiques sur le sujet et font surgir de la pénombre des représentations mentales plus secrètement enfouies. Des « migrants » et de la compassion pour le calvaire et l’enfer qu’ils subissent on peut passer rapidement, dans le fil de la discussion, aux « immigrés », à « l’immigration », « aux quartiers ».

Deux grands récits s’opposent dans les opinions des Français à propos des « migrants » : une trame narrative humaniste, empathique et universaliste ; une autre trame narrative qui se réclame du principe de réalité, qui met en tension l’arrivée des migrants avec les problèmes économiques des pays d’arrivée et avec la question plus générale de l’immigration. La longueur et la richesse des opinions exprimées en ligne permet de comprendre à quel point la question migratoire touche un point cardinal des opinions politiques : parler des « migrants », de « eux », c’est en fait parler de « nous », en creux.

Les migrants ne font pas que nous tendre la main dans l’attente et l’espoir que nous la saisissions ; ils nous tendent également un miroir qui nous renvoie l’image de nos peurs, de nos craintes de l’autre, de nos préjugés. Parfois, c’est l’image de notre humanité et de notre capacité à comprendre l’autre que le miroir nous révèle, ou peut-être réveille en nous. Les spécialistes de l’opinion publique connaissent bien les logiques par lesquelles les réactions à une question d’actualité sont liées à des attitudes secrètement cachées chez chacun d’entre nous. Les deux trames narratives opèrent une montée en généralité qui va lier la question d’actualité (la crise des migrants et la crise de l’Europe à son propos) à des valeurs et à des représentations mentales plus profondes : la question de l’identité, la question de la tolérance, la question de l’ouverture des frontières géographiques, sociales, culturelles. Certaines opinions font même des liens avec des dimensions historiques.

On trouve un bel exemple de l’humanisme universaliste dans cette opinion exprimée par un électeur de Jean-Luc Mélenchon, qui se dit proche du PS : « On ne peut pas laisser des humains d’où qu’ils viennent périr. Oui pour moi il faut accueillir en mettant en place des procédures d’immigration et d’insertion fiables. Car ce fait n’est pas une première et ce ne sera pas la dernière fois ». D’autres opinions, proches de celle-ci, rappellent que la France s’est toujours nourrie et enrichie des migrations, que beaucoup d’entre nous ont des origines hors de l’Hexagone et mettent en exergue le bénéfice culturel ou économique de l’accueil de migrants : « L’Europe, la France ont besoin de migrants pour leur économie (on manque de médecins, de « plombiers polonais » ou non) », nous dit cet électeur de Benoit Hamon, proche de EELV. Le caractère universaliste de ces prises de positions est le ciment qui les unit : les êtres humains se valent tous et peu importe le point de départ et celui d’arrivée.

A l’opposé, on trouve de multiples exemples (beaucoup plus nombreux, en fait) du principe de réalité, qui d’ailleurs ne nie pas le caractère dramatique du sort des migrants et des souffrances de leur exode. Un exemple, exprimé avec force, de cette seconde trame narrative nous est donné par cet électeur de François Fillon : « Qu’attendre pour aider le développement ? (…) C’est juste cela qu’il reste à faire pour aider les Africains à faire évoluer leur pays, qu’ils fassent leur révolution et non attendre que tout leur soit donné ! Aider les Africains, ce n’est pas les accueillir en France pendant que leurs dirigeants accaparent toutes leurs richesses et encore moins déstabiliser les pays Européens ».

Le thème des élites corrompues dans les pays de départ des migrants est d’ailleurs très souvent évoqué ici. Certaines opinions exprimées puisent leur registre dans la rhétorique identitaire et dans les stéréotypes sur « l’invasion » de migrants, un terme ou une idée reprise plus d’une fois et pas seulement par des électeurs de Marine Le Pen. Ainsi, un électeur d’Emmanuel Macron, proche de l’UDI se demande : « Pourquoi partent-ils ? Il faut résoudre ce problème et ils ne viendront plus en masse par bateau en France.  Cela ressemble plus à une invasion qu’autre chose ». On trouve aussi exprimées des opinions inquiètes et pas forcément stigmatisantes.

Les rebonds sur ces opinions, les réactions positives ou négatives qu’elles ont suscitées, montrent en tout cas que la question des « migrants » est en train d’agir comme un puissant révélateur d’une polarisation de l’opinion publique. Emmanuel Macron aurait tort de sous-estimer à quel point ces questions peuvent potentiellement ouvrir des perspectives aux forces politiques à sa droite et sa gauche. La vie rêvée de la polarisation idéologique, c’est de tirer une balle au centre, et de le tuer…