Les journées du patrimoine, depuis leur création, symbolisent un moment de « communion nationale » autour du passé et des lieux qui unissent les Français par les liens de la mémoire collective. De longues files d’attente s’allongent, notamment devant les bâtiments officiels chargés d’histoire : ce sont de belles images, elles renvoient à notre « faire France » ensemble. Mais ces files d’attentes devant les palais nationaux évoquent aussi la dualité du rapport entre les citoyens que nous sommes et nos dirigeants. Cette dualité est inscrite dans le marbre de la représentation politique : les élus, les dirigeants vivent dans un autre monde, presque par définition ; mais ils doivent tout à nos suffrages. Sans nous ils ne sont rien, grâce à nous ils entrent dans cet autre monde de galeries, de palais, de dorures, de protocoles, le monde du pouvoir. Les Journées du patrimoine symbolisent ainsi la tension entre la « coupure » et la « couture » du lien démocratique : comme le négatif du miroir de la représentation politique, les files d’attentes devant les palais nationaux montrent à la fois la barrière derrière laquelle vit le pouvoir et la présence du peuple souverain.

L’alchimie de ces Journées repose dans cette curieuse dualité : le peuple, à la fois déférent et souverain ; on ne sait plus qui est le sujet de l’autre et qui, au bout du compte, est le « maître des lieux ». L’édition 2018 de ces journées, qui s’est déroulée le week-end dernier, projette sur cette dualité une lumière fascinante. Répondant à un jeune horticulteur au chômage, venu découvrir le palais de l’Elysée, Emmanuel Macron l’a encouragé à se rendre dans le quartier Montparnasse à Paris, un lieu très dynamique dans le secteur de la restauration afin d’y trouver un emploi dans ce secteur : « si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, la restauration ou le bâtiment, il n’y a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens (…) Honnêtement, hôtels, cafés, restaurants… je traverse la rue, je vous en trouve ».

La séquence traduit la distance irrémédiable qui sépare le pouvoir en son jardin et l’horticulteur hors les murs de son champ quotidien. La scène est métaphorique de la coupure entre le Président, à qui tout a réussi (ou presque), et les Français qui gèrent leur vie comme ils peuvent. Le jardin de l’Elysée devient alors le théâtre d’une sidérante incompréhension entre deux France qui ne vivent pas la même vie. Sans doute que « traverser la rue » est bien indispensable pour trouver un emploi, que le chef de l’Etat est également dans son rôle en voulant donner de l’élan et de l’énergie aux Français, mais est-ce bien là le problème ? L’objet du débat est sans doute ailleurs : pour quelles raisons un secteur professionnel cherche, apparemment sans les trouver, ses salariés ? Question complexe avec beaucoup de variables qui rentrent en jeu. Parmi celles-ci, une évidence s’impose à toute personne qui connait la réalité de ces beaux mais difficiles métiers de la restauration : ne serait-ce pas en raison des conditions de travail et niveaux de salaires ? Combien de jeunes de ce pays, formés dans les lycées professionnels à l’excellence du service et de la restauration à la française, ont été déçus et même trahis dans leurs espoirs, par un secteur qui joue parfois avec les lignes du code du travail ?

L’enquête conduite par BVA pour la Tribune, du 11 au 13 septembre dernier, montre en tout cas que les Français ne sont toujours pas, pour le moment, convaincus que les réformes économiques d’Emmanuel Macron vont dans le bon sens : il n’y a pas que l’horticulteur qui s’interroge. Si l’on sort du jardin de l’Elysée, les deux-tiers des personnes interrogées déclarent que la politique économique menée actuellement par le gouvernement est mauvaise, la même proportion a le sentiment que son pouvoir d’achat a diminué depuis 12 mois et 75% déclarent ne pas faire confiance à Emmanuel Macron pour prendre des mesures permettant d’augmenter leur pouvoir d’achat. Les retraités et les catégories populaires sont particulièrement négatives. Le tableau sociologique qui ressort des données montre des fractures sociales importantes. A l’exception des sympathisants de LaREM, toutes les autres familles politiques sont également largement négatives, y compris les sympathisants du centre-droit qui étaient nettement plus positifs avant l’été.

Il y a, décidément, quelque chose de fascinant à observer et analyser la vie politique depuis l’élection d’Emmanuel Macron : il alterne tellement les accélérations fulgurantes et les dérapages plus ou moins contrôlés, les séquences réussies et les « petites phrases » de trop. Comme si, trop sûr de lui et de la faiblesse supposée des oppositions, il se défiait lui-même : être son meilleur ennemi, incarner tous les rôles, ne pas avoir d’autre opposant que lui-même. Comme dans une féérique galerie des glaces.