BVA a réalisé avec la Fondation Jean Jaurès un sondage sur le positionnement politique des principales figures de la gauche aujourd’hui. Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès, livre son analyse.

Depuis plusieurs mois, et plus encore ces derniers jours – à la faveur de polémiques telles que le «benchmarking» évoqué par Gérard Collomb pour les migrants, ou les débats lancés sur la baisse des aides sociales – s’est installée dans les médias l’idée que le Président de la République mènerait une politique clairement «de droite». Voir qu’il serait lui-même de droite, ouvrant ainsi un espace politique à sa gauche pour que se constitue un front d’opposition à sa politique.

Pourtant, l’opposition de gauche reste pour le moment relativement inaudible, et les sympathisants de gauche semblent pour la plupart atones, résignés, voire pour certains encore plutôt bienveillants. Comme s’ils n’étaient pas encore prêts à sanctionner  Emmanuel Macron, à solder les comptes. Ou bien comme s’ils étaient secrètement soulagés de laisser le Président «faire le sale boulot», notamment s’agissant de sujets compliqués comme le sujet migratoire, où même à gauche les valeurs entrent parfois en contradiction avec le principe de réalité qui semble s’imposer.

Afin de mieux comprendre dans quelle phase du processus de décomposition-recomposition nous nous situons, la Fondation Jean Jaurès a réalisé, avec l’institut BVA, un sondage sur le positionnement politique des principales figures de la gauche aujourd’hui. Compte tenu que l’élection présidentielle de 2017 a considérablement chamboulé les repères – de nouveaux partis sont nés avec La République en Marche ou Génération.s, tandis que l’on s’interroge régulièrement sur la capacité de survie d’autres …- nous avons choisi de demander aux Français, pour chaque personnalité, où elle se situait sur une échelle de 0 à 10, où 0 serait la position la plus à gauche, et 10 la plus à droite. Nous avons ainsi pu contourner la méconnaissance ou l’obsolescence perçue de certaines étiquettes politiques, pour mieux tenter de mesurer l’adéquation de l’offre disponible sur la gauche du spectre politique avec la demande.

Tout d’abord, notre enquête confirme les perceptions citées plus haut : s’agissant du Président de la République, une infime minorité de Français – 12% à peine – le positionne véritablement «à gauche» (soit entre 0 et 4 compris sur l’échelle de 0 à 10). En outre, seulement 14,5% le positionnent exactement au centre de l’échiquier politique (à 5). 31% le placent en revanche entre 6 ou 7, et 37,2% le positionnent même entre 8 et 10. Clairement, le Président est donc perçu par la plupart des Français comme «de droite».

On note que les sympathisants des partis de gauche sont encore plus enclins que la moyenne des Français à percevoir ce glissement du Président vers la droite : seulement un sur cinq le place quelque part entre 0 et 5. Les sympathisants de droite, et particulièrement les sympathisants LR, sont à l’inverse nettement plus enclins à positionner le Président «à gauche» : 40% le situent entre 0 et 5.

Les sympathisants La République en Marche sont plus nombreux à positionner le président au centre (31% le positionnent à 5), mais une majorité relative le place tout de même plutôt au centre-droit (46% le placent entre 6 et 7). Même parmi ses électeurs de premier tour, plus d’un quart le positionne entre 8 et 10, soit très à droite. Tout se passe donc comme si même ses propres sympathisants ne percevaient plus le «et gauche et droite» revendiqué pendant la campagne…

Est-ce pour autant un problème pour ces sympathisants et électeurs, qui forment le socle politique d’Emmanuel Macron ? Sans doute pas. En effet, au vu des résultats de notre sondage, il apparaît que bien peu de sympathisants LREM se positionnent eux-mêmes à gauche : 11% seulement se situent entre 0 et 4. L’essentiel se situent au centre (34%), ou bien au centre droit (45% se situent à 6 ou à 7). Le positionnement du Président de la République semble à ce titre correspondre assez précisément à celui de ses sympathisants – ou inversement. Bien que ses électeurs de premier tour soient légèrement plus nombreux que ses sympathisants à se situer entre 0 et 4 (24%, soit une proportion inférieure à ce que Macron a compté d’électeurs ayant voté Hollande auparavant, ce qui tend à indiquer que le passage du vote Hollande au vote Macron a produit un glissement durable et réel de ces électeurs vers la droite), une majorité se situe également soit au centre (33% à 5), soit au centre droit (34% à 6 ou 7).

Bien qu’il soit globalement en phase avec le positionnement politique de ses sympathisants et électeurs, un Président perçu comme assez nettement à droite pourrait ouvrir à ses concurrents de gauche un vaste espace de reconquête politique. Un espace qui, bien qu’atrophié par rapport au pôle de droite (46% des Français se situent personnellement entre 6 et 10, et la moyenne des Français se situe à 5,5), n’en reste pas moins réel dans l’electorat : 14% des Français se situent ainsi entre 0 et 2, et 37% entre 3 et 5, soit au centre gauche.

Or, lorsqu’on examine le positionnement perçu des principales figures de la gauche aujourd’hui, il est frappant de constater que les mieux connus ne sont pas les mieux positionnés pour occuper l’espace. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon est très largement confiné à l’extrême gauche dans l’esprit des Français, et Benoît Hamon s’est également beaucoup déporté sur la gauche (ce qui était déjà le cas lors de la primaire socialiste puis de sa campagne présidentielle). Par conséquent, c’est la figure la moins connue, celle d’Olivier Faure, qui avec un score moyen de 3,62, semble à ce stade la plus idéalement positionnée pour représenter à l’avenir ce gros tiers de Français qui se situent spontanément entre 3 et 5.

Le Premier secrétaire du Parti socialiste, qui revendique de chercher à parler aux électeurs PS partis chez Macron comme à ceux qui ont voté Mélenchon, a en outre l’avantage d’être perçu par les électeurs de premier tour d’Emmanuel Macron comme plutôt positionné au centre gauche – 55% le placent à 3 ou 4 sur l’échelle allant de 0 à 10. En revanche, bien peu le positionnent au centre de l’échiquier politique (11% le placent à 5). Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon le perçoivent quant à eux moins à gauche, 17,6% le plaçant à 5, et 19% le situant même au centre droit (de 6 à 7). Il lui sera donc vraisemblablement plus facile de parler aux électeurs de Macron qu’à ceux de Mélenchon.

Benoît Hamon est quant à lui perçu par les électeurs de Jean-Luc Mélenchon comme plus à gauche que l’actuel premier secrétaire du PS : 69% le situent entre 0 et 4, 13% à 5, et 7% de 6 à 7. Il semble mieux placé pour tenter de s’adresser à cet électorat, mais paraît en revanche plus éloigné de l’électorat de premier tour d’Emmanuel Macron, qui pour moitié le place à 2 ou 3, soit beaucoup plus à gauche que son propre positionnement. Ces chiffres reflètent donc bien le positionnement politique plutôt très à gauche de Benoît Hamon il y a plus d’un an. Il avait ainsi fini par faire fuir vers Emmanuel Macron les électeurs PS socio-démocrates, avant que les électeurs les plus à gauche ne lui préfèrent la personnalité et les qualités oratoires de Jean-Luc Mélenchon.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, comme nous l’avons déjà mentionné, il est perçu par l’immense majorité comme très à gauche : 72% des Français le placent entre 0 et 2, dont 40% le placent à 0. Seulement 15% le situent dans un espace de centre gauche. Au vu de ces chiffres, on comprend l’attachement dont il témoigne depuis des mois à substituer au clivage gauche-droite un clivage peuple-élites, afin de se désenclaver politiquement. Mais au vu des résultats de notre sondage, force est de constater qu’à ce jour ses efforts se sont révélés inefficaces.

Il apparaît ainsi qu’une des raisons pour lesquelles la gauche peine à se reconstruire et à trouver un écho auprès de ses électeurs est que les figures les plus audibles sont trop à gauche, et que la figure la mieux positionnée en théorie manque encore de notoriété.

 Un article pour Paris Match de Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès