La dernière vague de l’enquête « Observatoire de la politique nationale », réalisée par BVA pour Orange-RTL-La Tribune en janvier 2020, montre que l’exécutif est à la peine ! (Cote de popularité d’Edouard Philippe -3 points à 37% ; -1 point à 33% pour Emmanuel Macron). Tout se passe comme si un lent processus d’érosion de la popularité des deux têtes de l’exécutif se déroulait inéluctablement, sans qu’on ne voie quelle armée de réserve pourrait venir à leur secours. Si le premier ministre a été en première ligne tout au long de la période des grèves et des mobilisations contre la réforme des retraites et le paie dans l’opinion, il reste néanmoins plus populaire que le Président. Ce dernier cristallise de plus en plus une opposition profonde, dure comme de la pierre et sans chemin de retour sur ses choix politiques mais plus encore sur son style présidentiel.

En faisant le choix de mettre sur sa personne et d’incarner par son style le poids écrasant d’un programme de réformes qui se voulait « révolutionnaire », en tout cas réformateur du modèle français, Emmanuel Macron s’est engagé dans des contrées qui ne lui étaient pas familières. Son ascension fulgurante ne l’avait sans doute pas préparé aux chocs et aux multiples fractures que ce programme de réformes allait entraîner. L’enquête de BVA montre très clairement que plus d’un an après le début de la crise des Gilets jaunes, les plaies sont toujours à vif et le brasier encore fumant.

Rien ne l’illustre plus clairement que l’analyse des verbatims recueillis par une question ouverte sur les bonnes et mauvaises opinions à propos de l’action d’Emmanuel Macron. Ces réponses représentent près de 14.000 mots (13814 mots exactement). Les techniques d’analyse des données textuelles permettent de les regrouper et d’identifier ainsi 1800 mots différents (1833 exactement). Les mots les plus fréquemment cités sont « français » (169 fois), « réformes » (139 fois) « riches » (90 fois), « retraites » (72 fois), « président » (71 fois), « écoute » (69 fois), « peuple » (69 fois). Parmi les segments de mots les plus fréquents, on trouve ceux qui décrivent Emmanuel Macron soit en « Président réformateur » (« il fait », « des réformes » cités 54 et 45 fois) soit, à l’opposé, en « Président qui n’écoute pas » : de nombreux verbatims contiennent des segments composés d’une négation (« il ne », « il n’ ») suivie d’un verbe qui exprime la distance entre Emmanuel Macron et les Français (« n’écoute pas », « ne comprend pas », « ne respecte pas »).

Les analyses statistiques montrent la permanence et l’incroyable force du clivage qui oppose deux images d’Emmanuel Macron : « Président réformateur » contre « Président qui n’écoute pas ». Ce clivage est porté par des univers de mots à très forte dimension symbolique : d’un côté « l’audace », « le renouveau », « le volontarisme » de celui que ne « mâche pas ses mots » ; de l’autre côté le Président qui ne peut et ne veut comprendre ceux qui vivent dans « la misère » et qui conduit à sa perte un pays où « plus rien ne va ».

L’image que les Français ont de leur Président oppose ainsi deux France, vertigineusement clivées. Les univers sémantiques de ces deux France sont l’expression d’une multitude de fractures sociales et politiques. Une femme d’une cinquantaine d’années, sans emploi, peu diplômée et percevant 500 euros par mois, électrice de Marine Le Pen aux deux tours de la présidentielle, décrit avec des mots terribles son quotidien fait de privations et de « misère » : « je mange un repas par jour, ma fille va manger chez des amis ou sa belle-mère quand je ne peux pas, elle a le permis elle peut à peine mettre de l’essence (…) il enrichit les riches et les pauvres sont encore plus pauvres ». Un homme du même âge, commerçant diplômé et qui gagne dix fois plus, électeur de François Fillon puis d’Emmanuel Macron, évoque au contraire « la volonté, l’audace, l’intelligence » d’Emmanuel Macron. Ce n’est plus seulement un clivage politique, ce n’est plus uniquement une fracture sociale, c’est un « clash » entre deux France.

Au-delà des clivages politiques et sociaux, cet affrontement entre deux France repose sur une trame à forte composante émotionnelle. En utilisant des techniques d’analyse basées sur l’identification des sentiments et des émotions, on prend la mesure de la conflictualité affective qui se cache derrière le « rideau de fer » qui sépare les « pro » et le « contre » Macron. Près de trois ans après son élection, Emmanuel Macron entretient avec les Français une relation amour / haine comme rarement nous l’avons vu sous la Vème République. Les verbatims négatifs traduisent un sentiment d’anxiété, mais surtout de mal-être et de colère. Ainsi, les mots qui traduisent le mal-être appartiennent avant tout au répertoire sémantique du sentiment d’humiliation, d’injustice, de manque de respect (« aucune compassion pour tous les blessés », « son arrogance envers les Français est outrageante »). Au contraire, dans les verbatims positifs les qualités prêtées à Emmanuel Macron sont de l’ordre du bien-être et du mieux-être pour le pays (son « entrain », sa « lucidité » vis-à-vis des problèmes), et les mots sont ancrés dans un registre affectueux, laudatif vis-à-vis du sang-froid présidentiel (« il tente, il propose, il imagine, quitte à se mettre la moitié du pays à dos », « il agit comme s’il n’y avait pas d’élections présidentielles en 2022 », « il tente de tenir ses promesses malgré toutes les difficultés, tenace, ferme »).

La dimension d’affects et d’émotions qui structure en profondeur le champ des opinions positives et négatives sur Emmanuel Macron met le pays dangereusement en tension. Le chef de l’Etat qui se voulait le porte-drapeau de la lutte contre les « passions tristes » semble lui-même pris au piège, comme s’il ne pouvait à présent sortir du dilemme tragique entre réformer et apaiser la France. Mais la dialectique de l’amour et de la haine peut réserver encore bien des surprises…

 

Photo de Bruno Cautrès - dilemme Macron