La décision prise par Emmanuel Macron de ne pas confiner les Français pour une troisième fois depuis le début de l’épidémie deviendra vite un cas d’étude classique dans les enseignements à Sciences Po et dans toutes les écoles où l’on apprend la politique. Parmi les grands classiques que l’on étudie à Sciences Po figure en bonne place la mythique étude publiée en 1971 par Graham Allison « Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crisis ». La thèse principale de cette étude, consacrée à la crise des missiles de Cuba en 1962, est que les décisions politiques en situation de crise ne répondent pas au modèle de la décision purement rationnelle.

Le choix du Président J. F. Kennedy d’imposer un blocus naval à Cuba, n’aurait pas été fondé sur la rationalité pure du modèle de l’Homo oeconomicus, avec une parfaite connaissance des choix possibles et de leurs éventuelles conséquences. Loin d’être une décision prise en fonction d’un calcul rationnel coût / avantage, cette décision aurait été prise en situation d’incertitude, d’information partielle et incomplète, alors que les avis des experts n’étaient pas unanimes. Fruit de compromis et de jeux de pouvoir entre des camps opposés au sein de la sphère de la décision, la décision du président Kennedy (blocus naval) était une solution de compromis entre les militaires, partisans de l’intervention armée, et les diplomates favorables à la négociation.

Ce modèle d’analyse postule également une prise en compte de paramètres très politiques. Le décideur en situation de crise majeure doit aussi prendre en compte ses promesses électorales car la situation de crise l’expose au danger le plus fatal pour lui, perdre la face aux yeux des électeurs en prenant la mauvaise décision. Pour évaluer si la décision d’Emmanuel Macron relève bien de ce modèle complexe, nous manquons du recul nécessaire et des témoignages des principaux acteurs de cette décision, ce qui viendra avec le temps. On peut néanmoins avancer l’hypothèse que la prise en compte de l’opinion publique a bien été un élément très important de la décision d’Emmanuel Macron.

Si la prise en compte de l’opinion publique est une donnée qui a joué un rôle important, ce n’est pas seulement que les indicateurs de moral des Français ne sont pas bons comme l’ont montré les enquêtes récentes de BVA. C’est aussi que l’évaluation que font les Français de la gestion de la crise n’est pas bonne non plus. Les Français ressentent de la lassitude, de l’inquiétude et un sentiment d’être perdus. L’avalanche ininterrompue de débats sur nos écrans et nos ondes, la profusion d’avis d’experts divergents ont permis aux Français d’être informés mais ont aussi créé une situation de dissonance et de chaos. Beaucoup ont le sentiment de ne plus savoir où est le vrai.

Dans ce contexte, l’opinion publique a-t-elle le sentiment que l’exécutif a un plan et sait où il va ? La question a été posée dans la dernière vague de l’Observatoire de la politique nationale de BVA pour Orange et RTL (janvier 2021). On a demandé aux Français s’ils pensaient que le chef de l’Etat « agit au jour le jour » ou s’il « sait où il va ». Cette question avait été auparavant posée dans des termes légèrement différents. Il s’agissait de savoir si l’expression « sait où il va » s’appliquait plutôt bien ou plutôt mal au chef de l’Etat, l’historique de cet indicateur remontant à François Hollande. Pour l’ancien chef de l’Etat cette question avait été posée par BVA à deux reprises : 24% (janvier 2014) puis 20% (juillet 2014) des personnes interrogées déclaraient que cette qualité s’appliquait « plutôt bien » à François Hollande. La question avait été ensuite reprise, dans les mêmes termes, à propos d’Emmanuel Macron en mai 2019 : 42% des personnes interrogées déclaraient alors que cette qualité « s’appliquait bien » au chef de l’Etat.

Une nouvelle version de cet indicateur BVA a été formulée depuis l’automne 2019 afin de prendre en compte les deux termes de l’alternative : le chef de l’Etat sait-il « où il va » ou agit-il « au jour le jour » ? Formulée ainsi, la question a été posée à trois reprises à propos d’Emmanuel Macron : alors qu’en octobre 2019, 42% des personnes interrogées déclarent qu’Emmanuel Macron « sait où il va », ils ne sont plus que 30% en septembre 2020 et 19% en janvier 2021. Moins d’un Français sur cinq déclare aujourd’hui que le chef de l’Etat « sait où il va », quel paradoxe pour Emmanuel Macron le « marcheur » ! Ce faible pourcentage est un signe assez inquiétant pour le Président, d’autant que l’indicateur ne porte pas spécifiquement sur l’action d’Emmanuel Macron par rapport à la crise sanitaire mais porte sur un jugement global.

La sociologie de cette opinion nous apprend que ce sont toujours parmi les électorats et les catégories sociales les plus critiques vis-à-vis de l’exécutif que le pourcentage de ceux qui déclarent qu’Emmanuel Macron « sait où il va » est le plus faible : seuls 6% des sympathisants de la France insoumise et 7% de ceux Rassemblement national déclarent cette opinion aujourd’hui. Au sein des électorats du centre-droit et du centre-gauche, 83% des sympathisants socialistes, 85% des sympathisants LR pensent qu’Emmanuel Macron « agit au jour le jour » plus qu’il ne « sait où il va ». On constate une importante différence entre les électorats d’Emmanuel Macron du premier et du second tour : parmi l’électorat du premier tour, plus homogène et davantage acquis au Président de la République, 39% pensent qu’il « sait où il va », un pourcentage qui chute de 10 points (29%) parmi son électorat de second tour. Un autre signe inquiétant apparait pour le chef de l’Etat : alors que dans les vagues précédentes de l’enquête BVA les sympathisants de la République en Marche et du Modem faisaient largement crédit au Président de la République de savoir où il allait, ce crédit s’est considérablement réduit parmi sa base électorale. Si en octobre 2019 86% des sympathisants de LaREM et 48% de ceux du Modem déclaraient qu’Emmanuel Macron « sait où il va », ils ne sont plus que 54% et 27% respectivement en janvier 2021.

Les mêmes évolutions se constatent au sein des catégories sociales : ce sont toujours parmi les personnes les moins dotées en capital économique et culturel ainsi que parmi les catégories populaires qu’Emmanuel Macron est le plus perçu comme agissant « au jour le jour » (88% parmi les ouvriers, en janvier 2021) ; ce sont toujours parmi les milieux sociaux favorisés (cadres supérieurs, diplômés du supérieur, revenus supérieurs à 3000 euros/mois) qu’il est le plus perçu comme sachant « où il va ». Même dans ce dernier cas, cette opinion n’est plus du tout majoritaire : alors qu’en octobre 2019 58% des cadres supérieurs déclaraient qu’Emmanuel Macron sait « où il va », ce ne sont plus que 24% d’entre eux qui le déclarent aujourd’hui.

Toutes ces données montrent un élément de fragilité important pour Emmanuel Macron dans la perspective de 2022. La figure du Président de la Vème République invoque souvent celle du « capitaine qui tient le cap ». Cette métaphore maritime est un grand classique de la rhétorique de nos chefs de l’Etat depuis 1958, elle est inscrite dans le marbre du modèle gaulliste dont l’ombre portée pèse sur tous les successeurs du fondateur de la Vème République. S’il ne fait aucun doute qu’Emmanuel Macron avait bien un plan et un cap en 2017, l’enjeu pour lui sera d’expliquer aux Français où en est aujourd’hui ce cap et de quelle manière la « crise sans fin » que nous vivons depuis l’automne 2018 l’a modifié, amendé ou confirmé. Le marcheur, dont plusieurs projets importants sont restés au port, pourra-t-il reprendre le large et convaincre qu’il ne se laisse pas guider par les seuls vents et tempêtes ?

 

Photo de Bruno Cautrès - chercheur CNRS au CEVIPOF