Une analyse pour L’Obs d’Adrien Abecassis, expert associé à la fondation Jean-Jaurès, chercheur invité à Harvard au Weatherhead Center for International Affairs, diplomate et ancien conseiller opinion de François Hollande à l’Elysée. Avec Adélaïde Zulfikarpasic, directrice de BVA Opinion.

Cela fait un an que la dernière élection présidentielle a chamboulé beaucoup des habitudes et cadres politiques. Cela fait aussi un an que, chaque mois, nous demandons à des milliers de Français leurs sentiments et leurs réactions sur ce qu’il se passe. Pour les écouter, sans a priori, sans jugement. Pour tenter de donner une audience à ce qu’ils ressentent, et retranscrire le plus fidèlement ce qu’ils nous ont confié.

Dans le dernier baromètre BVA pour Orange et « la Tribune », le président de la République reperd 3 points de popularité, après en avoir gagné 3 le mois dernier. Les oscillations continuent. Nous sommes, comme nous l’avions détaillé il y a quelques mois, dans une période assez inédite où ces fluctuations deviennent la règle. Inutile donc de chercher à surinterpréter ces tendances.

Le recul que nous avons nous permet au contraire d’observer que, depuis l’été 2017, la popularité du président de la République est, en fait, remarquablement stable : 43% en août dernier, 40% aujourd’hui. C’est ce résultat-là qui est le plus signifiant ; c’est de celui-là qu’il faut partir pour rendre compte de cette année de pérégrinations et d’écoute de ce que les Français nous ont dit.

Nous avons retranscrit tous les propos des presque 14.000 Français qui nous ont confié leur sentiment depuis un an (13.992 interviews effectuées, pour être précis). Puis nous avons cherché dans tous ces mots les récurrences, les évolutions, les différences, à l’aide d’algorithmes d’analyse linguistique. Nous nous sommes en particulier appuyés sur Voyant Tools, un logiciel open source développé par deux universitaires, Stefan Sinclair (de l’Université McGill) et Geoffrey Rockwell (de l’Université d’Alberta).

Il y aurait énormément d’enseignements et de réflexions à en tirer : un an de paroles sans filtre du pays, un an de colère, d’espoirs, d’interrogations, de soutiens recueillis au fil du temps. Des chercheurs seront peut-être intéressés pour explorer la richesse de cette base de données. Contentons-nous d’en sortir quelques grands enseignements :

Ce qui frappe est, d’abord, la grande stabilité dans les mouvements. Des mots apparaissent, des mots disparaissent. Bien sûr. Mais cela prend longtemps, des mois pour qu’un sentiment se diffuse. Et encore des mois pour, qu’éventuellement, il disparaisse. Nous sommes bien loin du temps médiatique… L’opinion est peu sensible à cette frénésie (sinon parfois pour s’en agacer). Elle se forge ses idées elle-même et les fait évoluer lentement. C’est bien logique : les gens ne sont pas lunatiques, leur jugement ne se retourne pas dans un sens puis dans l’autre au gré de la déferlante des actualités… Au temps pour les spécialistes des coups de com’ ou de la petite phrase : les mouvements d’opinion sont à compression, et à décompression, lente.

Sur le fond, quelles sont les évolutions les plus notables des mots utilisés par les Français ?

  • Les mots les plus entendus, et ceux qui évoluent

Les mots le plus souvent prononcé lorsque les Français parlent du président sont « réforme » (au singulier ou au pluriel), « France », et « riches ». Leur évolution renseigne sur l’état d’esprit du pays.

Le mot « riches » par exemple, inexistant au début du quinquennat, est devenu plus fréquent en fin d’année dernière, puis n’a plus bougé : l’image est là, en particulier chez les Français n’ayant pas une bonne opinion du président, mais n’évolue plus. Est-ce à dire qu’en se banalisant, elle commence à s’user ? En revanche, un autre terme n’a pas perdu de sa force sémantique et se fait, lui, entendre de plus en plus : « peuple ». Ces mots sont, bien sûr, employés très majoritairement par ceux qui désapprouvent la politique menée (« il est loin de ce que l’on vit, nous le petit et moyen peuple », entend-on). Mais le champ lexical évolue, et cela veut dire quelque chose.

A l’inverse, parmi les mots à la fois les plus fréquents et les plus en hausse, il y a « réformes ». Ce n’est guère surprenant, mais l’évolution régulière et continue de son emploi est significative : la réforme, pour les Français, est le cœur de réacteur du macronisme.

  • Les réformes dans les mots des Français : un mal bien souvent nécessaire

Ce mot est utilisé essentiellement par ses soutiens, mais pas uniquement. Pour mieux comprendre ce qu’il y a derrière ce mot, regardons le champ sémantique le plus utilisé pour parler des réformes. Que nous disent ces Français ? Que ces réformes sont « nécessaires » pour la « France », pour « faire » « bouger » les « choses ». Que cela ressort aussi de « l’image » du « pays » à « l’étranger », qu’il faut avoir le « courage » d’ »essayer ».

Tous ces mots sont très parlants : on y entend un soutien, mais pas de grand enthousiasme, ni d’argumentation sur le fond. On aurait pu s’attendre à voir apparaître « libérer » ou « débloquer », régulièrement répétés dans les discours officiels. Mais non, ces mots sont absents : les Français attachent aux réformes un champ lexical de l’effort, de la nécessité. Ils nous disent qu’il faut faire ces réformes pour quelque chose qui les dépasse : le pays, la France.

C’est cela l’objectif, et non les réformes elles-mêmes – celles-ci ne sont qu’un moyen, pas très agréable sans doute mais nécessaire. « Nécessaire », d’ailleurs un des mots en hausse…

Les réticents partagent, au fond, ce champ lexical, mais rajoutent quelque chose : « trop ». Ils ne sont pas contre des réformes, mais celles-là leur paraissent mal orientées : trop pour les « riches », trop de « droite »… Ces représentations contreviennent dès lors à leur nécessité.

Reste un paradoxe : la plupart des grandes réformes sont, aux yeux des Français, déjà passées ou en voie de l’être. Ils ne parlent plus du code du « travail ». Les commentaires sur les « retraites » et la « CSG » sont eux aussi en train de se résorber rapidement. De même, déjà, pour la « SNCF ». Il n’y a pas encore d’autres réformes dans le radar des Français. Quel sera le second souffle ?

Autre enseignement : depuis la fin de l’année dernière, les gens mentionnent beaucoup moins ce qui relève de l’incarnation ou de l’image présidentielle (« fonction », « incarne », « jeune », « dynamique »). Ce n’est plus le sujet. Les premiers mois, la stature et la personnalité du nouveau président étaient scrutées. Nous étions dans « la fabrique d’un président ». Ces questions levées, le sujet est désormais clos pour les Français. Les seuls mots persistant sont des mots d’action, et non de personnalité : « courageux » pour certains, « autoritaire » pour d’autres.

Le macronisme, défini par les Français : une idéologie du collectif, plus que de l’individu…

Peut-on, à partir de ce corpus, définir le macronisme ? On sait qu’une idéologie n’existe que lorsqu’elle trouve prise et refuge dans le pays, dans un coin de l’inconscient collectif. Les politiques ne sont pas les auteurs de leur propre destin : ils sont les acteurs d’une pièce écrite par les électeurs… Ainsi si le macronisme existe, plutôt que le traquer dans les déclarations officielles, mieux vaut regarder s’il résonne dans les représentations des Français.

La réponse est oui. Pour tenter d’en cerner quelques traits, concentrons-nous sur ce que nous ont dit les « soutiens ordinaires » que nous avons rencontrés (nous voulons dire par là qu’il ne s’agit pas de militants à la langue rodée, mais de Français ayant plutôt une bonne image de l’exécutif et tentant d’expliquer, avec leurs mots, pourquoi). Et regardons les principales différences de ce corpus avec celui des Français critiques.

Passons sur les choses évidentes et déjà relevées. « Riche » par exemple est très présent dans le groupe mauvaise opinion, très peu présent dans les bonnes opinions, tout comme « trop », « retraités » ou « classe moyenne »… « Réforme », c’est l’inverse, tout comme « dit », « fait », « promesses », « tient »…

Mais on voit aussi apparaître des nuances plus intéressantes. « France » est ainsi surtout utilisée par les gens ayant une bonne opinion ; alors que les critiques disent plutôt « Français » ou « gens »…

La France d’un côté, les Français de l’autre… L’idée de la France ici, les personnes là. Le groupe, et l’individu. Il n’y avait rien d’évident à ce que la ligne de fracture passe ici. C’en est d’autant plus significatif. On est là, dans la dialectique éternelle de l’individu et du collectif, de la Nation et de l’émancipation individuelle, au cœur d’un authentique débat politique. Comment faire du commun à partir du singulier, un ensemble à partir d’une multitude, passer d’une addition de personnalités à la cohésion d’une société ? Quelles règles, projets, limites, solidarités et frontières imposer, qui tiennent la cohésion du groupe sans réduire les individualités ? Débat éternel, qui ne trouve pas d’autre réponse que les convictions que chacun peut y apporter.

Les Français ne cesseront jamais d’être un peuple politique. Avec le paradoxe (seulement apparent ?) ces temps-ci, que le macronisme, souvent dépeint comme une idéologie libérale de l’individu, se retrouve en réalité, pour ses soutiens, du côté de la nation.

Autre constat : si le monde, l’étranger, l’international, sont une dimension relativement présente chez les soutiens du président (« il incarne bien la France à l’étranger et il tente de mettre en pratique ce qu’il a annoncé »), ce sont des références absentes des Français critiques. Un des objectifs assignés au macronisme par les Français qui y croient doit être de redonner notre pays une capacité de décision dans le monde, une possibilité d’agir. Pour les opposants à l’inverse, à la France doit d’abord combler ses fractures avant de penser à retrouver une place dans le monde…

Nous pourrions prolonger l’exercice mais tout va dans le même sens : vers l’idée qu’il y a deux axes de jugements différents.

Les critiques de l’exécutif parlent des riches contre les pauvres, de la finance contre les gens. Ils sont dans un schéma de lutte classique. Les soutiens du macronisme, eux, ne se positionnent pas sur ces références. Ils ne sont pas « pour » les riches ou la finance, ce n’est pas leur sujet : ils ont une tout autre façon de penser, parlent de la France comme un collectif qui doit se remettre en mouvement contre le blocage et le déclin qui leur paraissait programmé – au moyen d’une autorité restaurée à l’intérieur et d’une image représentée à l’extérieur.

Ce sont deux grilles très différentes. Ce n’est pas la droite et la gauche. Ce ne sont pas les solidarités collectives opposées au sauve-qui-peut individuel. Ce serait plutôt l’inverse : les solidarités individuelles opposées au sauve-qui-peut collectif… Car il s’agit, d’un côté, de vouloir reconstruire la collectivité nationale en tant qu’unité et la France en tant que pays en lui redonnant une prise sur le monde (et de cela découlera une nouvelle cohésion de la société) ; de l’autre de redistribuer d’abord les richesses, les places et le pouvoir au niveau individuel avant de reconstruire le collectif.

La survie du collectif dans un monde qui va vite, ou la lutte des classes pour soi… Le second ressemble certes à la matrice de la gauche, mais de loin : sans le collectivisme ou la solidarité organique. Il s’agit plutôt de récupérer des ressources. Le premier n’est pas la droite, en tout cas pas la droite libérale ou orléaniste classique, et pas non plus le conservatisme de repli. Ce qui y ressemblerait éventuellement dans la façon dont les Français acquis en parlent, pour reprendre la typologie classique de René Rémond, ce serait un dérivé lointain du bonapartisme… C’est sans doute, plus simplement, le macronisme.

Voilà pourquoi ça tient. L’opposition peut tenter d’imposer une dispute sociale, dépeindre Emmanuel Macron en président des riches et le gouvernement trop peu porté sur la redistribution des ressources, ça ne fera sans doute pas changer d’avis les soutiens car ce n’est simplement pas leur sujet. Ils ont une tout autre grille de lecture. Pour eux, l’essentiel maintenant est de redonner à la France, en tant que collectif, une capacité d’action en se réformant – même si ce n’est pas agréable – et en étant plus actif et représenté dans les grands mouvements du monde. Alors, lorsqu’ils seront rassurés sur la force retrouvée des structures collectives, peut-être redeviendront-ils plus sensibles aux disputes sociales et à la redistribution. Mais il faudra du temps, pour que tout soit reconstruit et que cette grille politique s’impose à nouveau…

On comprend, en attendant, pourquoi les réformes comme l’activité internationale du président sont des éléments structurants du jugement de l’opinion. On devine aussi que les élections européennes seront un nouveau test de cette capacité d’agir : ces électeurs attendent que leur pays se projette en Europe, qu’il y développe un relais pour sa souveraineté et renverse le sentiment que l’Europe contraint ou enserre les choix et les possibilités de la France.

On voit, enfin, que la recomposition politique est bien ancrée dans le pays, qu’elle va certainement encore évoluer, et qu’elle ne peut vraiment se comprendre qu’à travers la façon dont les Français eux-mêmes en parlent. Alors écoutons-les parler.

 

Un article pour L’Obs d’Adrien Abecassis, expert associé à la fondation Jean-Jaurès, chercheur invité à Harvard, diplomate et ancien conseiller opinion de François Hollande à l’Elysée, et d’Adélaïde Zulfikarpasic, directrice de BVA Opinion.