En donnant à son livre-programme le titre de « Révolution », Emmanuel Macron avait voulu symboliser l’ampleur du changement proposé aux Français. De quelle manière ont-ils capté le message sibyllin de cette « révolution macroniste », un an après l’élection de son porteur ? L’enquête particulièrement approfondie qu’a réalisée BVA sur le bilan de la première année d’Emmanuel Macron permet d’en savoir beaucoup plus.

L’un des points les plus passionnants de cette enquête tient au portait qu’elle dresse d’une France en équilibre un peu instable vis-à-vis d’Emmanuel Macron. Selon les profils d’électeurs, les opinions à son propos composent entre elles ou s’affrontent, créant un kaléidoscope fascinant à travers lequel nous analysons cette nouvelle donne. Une grande question se pose : la « révolution macroniste » est-elle durable ou n’est-elle qu’une parenthèse ? Emmanuel Macron est-il destiné à se « giscardiser » ? Elu six ans après mai 1968, l’ancien Président représenta une parenthèse centriste et modernisatrice dont la France avait sans doute besoin pour l’aider à sortir de l’ère du gaullisme triomphant.

La « révolution macroniste » est-elle comparable à la parenthèse giscardienne ? Un moment centriste, modernisateur, aidant la France à franchir la douloureuse adaptation à l’économie mondialisée ? Sans tomber dans le piège de l’anachronisme, compte-tenu des importantes différences, on ne peut qu’être frappé des similarités et des proximités entre le moment giscardien et le moment macroniste.

Ces moments de recompositions et d’adaptation entraînent souvent des réactions importantes dans l’opinion publique et ont tendance à développer une forte personnalisation de la vie politique : la figure du leader qui montre la voie inspire l’adhésion, parfois même une forme de dévotion presque mystique, c’est l’essence même du phénomène charismatique ; mais cette personnalisation parfois sentimentale (on se met à aimer ou avoir de l’affection pour le leader) entraîne une réaction diamétralement inverse dans d’autres segments de l’électorat : le leader ne montre plus la voie rédemptrice mais nous conduit au contraire vers les enfers ; il n’est plus celui qui par ses qualités, son talent, son énergie va « redresser la France », il est au contraire celui qui l’enfonce. Il n’est plus entièrement dévoué à faire le bien collectif, il n’est préoccupé que par une posture narcissique.

Les données enregistrées par BVA montrent à quel point ces deux représentations d’Emmanuel Macron sont à présent fortement ancrées dans l’électorat et sans doute peu susceptibles d’évoluer. Mais elles montrent également qu’il existe un juge-arbitre entre ces deux pôles : l’enquête estime à 41% le nombre de Français qui « attendent de voir ».

Ces hésitants et indécis seront le cœur de la bataille d’opinion qui va se jouer en France dans les mois à venir et dans la perspective du double choc des européennes et des municipales. Ils feront pencher Emmanuel Macron soit dans la consolidation de son socle électoral, en en bonne position pour 2022, soit dans l’effondrement et l’inéluctable réapparition de « l’ancien monde » qu’il pensait avoir terrassé.

Un indice semble à cet égard préoccupant pour le pouvoir : l’enquête a posé une question ouverte et a demandé quelle est la mesure prise par Emmanuel Macron qui a le plus marqué au cours de sa première année. Si parmi les personnes qui ont cité une mesure, on trouve le trio emblématique de cette première année (CSG, code du travail, SNCF), le résultat le plus spectaculaire est que 27% des personnes interrogées ne citent… aucune mesure en particulier ! Sans sur-interpréter ce pourcentage (car les raisons de ne rien citer peuvent être diverses), on constate qu’il augmente nettement parmi ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron et qui expriment une sympathise partisane à gauche ou parmi ceux qui se sont abstenus et ne se sentent proches d’aucun parti, sans compter ceux qui ont voté Marine Le Pen et se déclarent proches du FN. Si une partie des électeurs est dans une « wait and see attitude » vis-à-vis d’Emmanuel Macron, une autre partie est sans doute perdue dans un monde qui n’est pas le sien ou dans un monde qui change.

A l’image des personnages du film Lost in translation, une partie des Français est un peu « lost in revolution » depuis un an : dans cette comédie dramatique de Sofia Coppola, les deux principaux personnages expriment, à travers leur improbable rencontre dans un hôtel de Tokyo, leur situation de malaise dans ce pays « étrange et étranger ».  La métaphore filmographique a ses limites mais elle évoque toute la perte de sens et la quête de certitudes auxquels nous sommes confrontés dans les périodes de « révolution ».