La dernière enquête de l’Observatoire de la politique nationale réalisée par BVA pour Orange et RTL (août 2020), montre que l’exécutif aborde une rentrée difficile sur les fronts économique et sanitaire mais avec une popularité à la hausse pour Emmanuel Macron (+5 points de popularité, avec 44% de « bonnes opinions ») et stable pour Jean Castex (55% d’opinions positives, -1 pt). Mais l’enquête de BVA montre également une opinion publique inquiète, toujours pessimiste et défiante : dans une actualité qui a connu des faits divers violents, un climat d’inquiétude sur le virus qui repart à la hausse, 70% des personnes interrogées se déclarent au moins de temps en temps « en insécurité », 84% déclarent que l’on n’est « jamais assez prudent quand on a affaire aux autres » ! Au plan politique, 57% déclarent qu’en France « la démocratie ne fonctionne pas bien ».

Ces inquiétudes se reportent-elles sur le symbole de la crise sanitaire, le port du masque ? L’enquête de BVA permet d’aller en profondeur dans la compréhension des attitudes des Français par rapport au port obligatoire du masque. Les personnes interrogées ont répondu à cinq questions, quatre sur leur adhésion ou opposition au port obligatoire du masque dans les lieux publics (lieux fermés, lieux ouverts, en entreprise et dans les écoles) et une question sur la gratuité du masque pour les élèves. Si l’on regroupe les opinions « très opposées » et « plutôt opposées » au port du masque, on voit que 60% des personnes interrogées n’expriment jamais aucune opposition au port obligatoire du masque, quelle que soit la situation (lieu public ouvert, lieu public fermé, entreprise école). De leur côté, 23% des personnes interrogées expriment leur opposition à l’une des situations de port obligatoire du masque. C’est alors très largement une opposition au port du masque dans les « lieux publics ouverts ». Le port obligatoire du masque dans les lieux publics « ouverts » (les rues par exemple), n’est en fait soutenu que par 64% des Français interrogés, alors que c’est 83% pour le masque obligatoire en entreprise ou à l’école et 91% pour les espaces publics « fermés ». Enfin, le noyau dur des opposants au port obligatoire du masque, ceux qui expriment leur opposition au moins deux fois sur quatre, représentent 17% des personnes interrogées.

Une analyse factorielle des données, prenant en compte simultanément les quatre opinions vis-à-vis du port obligatoire du masque, montre que l’opposition entre « pro-masques » et « anti-masques » est très fortement structurée sociologiquement et politiquement.

Ceux qui sont favorables (et notamment « très favorables ») au port du masque, quelle que soit la situation, se comptent aux deux extrémités de l’échelle des âges : des seniors (notamment des agriculteurs, des plus de 65 ans, des retraités), ou des élèves ou étudiants. Au plan politique, ces soutiens inconditionnels au port du masque se retrouvent principalement dans l’électorat d’Emmanuel Macron, mais aussi celui de François Fillon et dans une moindre mesure celui de Benoit Hamon. Ce sont également des sympathisants de LaREM, de LR mais aussi du PC, du PS et de EELV. Les données de l’enquête BVA nous révèlent que les attitudes les plus favorables au port du masque sont corrélées au sentiment d’insécurité et au manque de confiance sociale : ceux qui déclarent se sentir « souvent » en insécurité et qui déclarent que « dans la vie on n’est jamais assez prudent lorsque l’on a affaire aux autres » sont davantage favorables au masque. Cela peut paraître paradoxal : il s’agit d’électeurs ou de sympathisants qui sont, en règle générale, moins « défiants » que ceux des formations politiques plus radicales. Comment expliquer ce paradoxe ?

Des études ont montré que l’optimisme social, économique ou politique, traduisait une moindre aversion aux risques de la vie. On devrait donc constater que ceux qui sont plus « optimistes » (par exemple les électeurs d’E. Macron) devraient être moins soucieux sur le plan sanitaire ou accepter la prise de risque du non-port du masque. Et c’est l’inverse que montrent les données ! Tout se passe comme si la pandémie diffusait à tout le corps social un sentiment de crainte et de défiance de plus en plus général (l’enquête BVA montre que le sentiment d’insécurité et la défiance sociale sont à un niveau élevé en France dans toutes les catégories, y compris parmi les électeurs d’E. Macron) mais aussi nous mettait face à une série de dilemmes moraux. Par sa double nature, se protéger des autres et protéger les autres, le port du masque révèle une attitude sociale qui joue sur d’autres ressorts que les perceptions habituelles des risques : le port du masque joue également sur le civisme, la préservation de la santé publique, le respect des autres et des règles sociales. Adhérer au port du masque, en toute situation, est donc non seulement un indice du sentiment de crainte et de risque que l’épidémie a diffusé mais aussi, et peut-être surtout, un indice de conformité aux règles du civisme. Les données de BVA montrent d’ailleurs que l’adhésion au masque obligatoire dans tous les espaces publics (y compris ceux qui sont « ouverts ») est très fortement corrélée à la satisfaction dans le fonctionnement du système démocratique.

La sociologie des opposants au port du masque est très différente. Il s’agit de personnes appartenant aux tranches d’âge assez jeunes (25-34 ans et 35-49 ans). On compte parmi eux des chômeurs mais aussi des salariés du secteur privé, des ouvriers, des employés. Ceux qui sont à leur compte, travailleurs indépendants, commerçants, artisans et chefs d’entreprise, sont particulièrement présents dans ce groupe. Il faut noter que les travailleurs indépendants sont encore plus opposés au port du masque obligatoire dans les lieux publics ouverts qu’en entreprise. Au plan politique, l’opposition au port du masque obligatoire, dans toutes les situations, est très corrélée avec le vote Le Pen et le vote Mélenchon mais aussi avec le vote pour les « petits » candidats de la présidentielle 2017 (N. Dupont-Aignan, J. Lassalle, P. Poutou, F. Asselineau). Il s’agit aussi de sympathisants de LO, du NPA, de la France insoumise et du Rassemblement national. Ils ont également un sentiment d’insécurité et une faible confiance sociale, mais surtout une très forte insatisfaction dans le fonctionnement de la démocratie en France. C’est là l’une des différences majeures entre soutiens et opposants au port du masque obligatoire dans tous les espaces publics.

On peut prolonger les analyses statistiques des données et réaliser une analyse typologique afin d’estimer le poids de ces deux groupes, les « pro-masques » et les « anti-masques ». L’analyse de classification montre que ces deux grands groupes se subdivisent eux-mêmes en deux sous-groupes. Au total on peut estimer que quatre groupes existent, à ce jour, dans la population française à propos du port obligatoire du masque dans les espaces publics. Le premier groupe est celui des « soutiens inconditionnels », très favorables au port du masque dans tous les espaces publics (43% des personnes interrogées; le second groupe est celui des « soutiens conditionnels », assez favorables au masque mais partagés sur l’obligation de le porter dans les espaces public ouverts (40%) ; le troisième groupe est celui des « opposants » qui sont notamment très opposés à l’obligation du masque dans les espaces publics ouverts (13%) ; enfin, le dernier groupe, est celui des « opposants radicaux » au port du masque et qui se déclarent « très opposés » à l’obligation de le porter dans les espaces publics quels qu’ils soient (fermés, ouverts, entreprise, école). Ce dernier groupe ne pèse que 4% de la population.

Les données de l’enquête BVA montrent que si l’opposition au masque obligatoire dans les espaces publics ne représente que 17% de la population, voire seulement 4% dans sa version la plus radicale, elle traduit d’autres dimensions d’attitudes. On le voit bien à travers la question de la gratuité du masque à l’école : si près d’un Français sur deux estime que l’Etat devrait financer les masques que devront porter les collégiens et lycéens à la rentrée, c’est 59% parmi les « opposants » au port du masque obligatoire et 78% parmi les « opposants radicaux » ! En revanche, si 24% des Français pensent que c’est aux familles, sauf les plus modestes, de payer elles-mêmes les masques que devront porter les enfants à l’école c’est seulement le cas de 15% des « opposants » au masque et 7% des « opposants radicaux ». Le masque, l’obligation de le porter, le périmètre de cette obligation, son coût pour les familles : derrière ces questions sanitaires et sociales, c’est encore de la crise démocratique et politique française dont il s’agit… !

 

Photo de Bruno Cautrès - chercheur CNRS au CEVIPOF