Est-ce l’œuf qui fait la poule ou la poule qui fait l’œuf ? Le choc technologique précède-t-il le choc économique en rendant possible la transformation des modes de production ou bien est-ce l’économie qui a accéléré le besoin de nouveaux produits à offrir ? Peu importe, tant sont intrinsèquement liés, depuis la fin des années 1990, les bouleversements de l’économie collaborative – la fameuse ubérisation – et les outils numériques qui en sont les supports.

Selon Thomas L. Friedman dans « Merci d’être en retard », le point de rupture se situe en 2007. Invention de l’iPhone, Android, Facebook, Twitter, Big Data, AirBnb, autoapprentissage de l’intelligence artificielle avec Watson, effondrement du coût de séquence de l’ADN, saut qualitatif de l’efficacité énergétique… Cette année là tout changeait, et nous vivons depuis dix ans dans ce régime technologique.

Cette mutation suscite les inquiétudes : incertitude sur le sort des travailleurs remplacés par des robots et des entreprises dépassées par des concurrents fulgurants, instabilité des carrières professionnels et de la vie personnelle, incohérence des évolutions tantôt perçues comme positives (l’amélioration de la santé, le potentiel de l’éducation démultiplié par exemple) et tantôt comme négatives (l’explosion des inégalités, la peur de ne plus être dans le coup principalement). Et si on calmait le jeu ? Et si le nouveau monde était aussi celui des solutions ? Quelques pistes qui mériteront d’être affinées semaine après semaine.

L’ubérisation doit rimer avec innovation

  • L’économie collaborative est d’ores et déjà entrée dans une deuxième phase : après l’irruption violente dans l’ancienne économie, faisant souffrir des secteurs anciens, une nouvelle étape s’ouvre, qui n’est pas celle du reflux, mais celle du progrès raisonnable. Après les excès de vitesse et les sorties de route est venu le temps du contrôle routier.
  • Les Français ne s’y trompent pas : ils savent qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. 70% des actifs estiment que le numérique a transformé leur métier. 69% des actifs estiment que la transformation numérique impacte tous les secteurs et métiers. Et ils jugent ce mouvement positif : 83% des Français pensent que l’ubérisation permet d’accéder à des offres plus compétitives. 64% des Français pensent qu’en tant que consommateur, l’ubérisation est une bonne chose.
  • Plus surprenant, ils pensent que cela vaut aussi comme salarié : 52% des Français pensent qu’en tant qu’acteur du monde du travail, l’ubérisation est une bonne chose. 79% des actifs estiment que la transformation numérique est bénéfique pour leur avenir professionnel. Bref, il n’y a pas de contestation profonde du mouvement en soi, vu comme inéluctable.
  • En revanche, la demande de régulation est réelle : 59% des Français estiment qu’il faut davantage encadrer l’économie collaborative et 60% des Français pensent qu’il faut taxer les revenus générés par les utilisateurs. C’est ce qui est en train de se produire pour plusieurs sociétés. AirBnb, confrontée aux protestations des voisins et des municipalités est obligée d’adapter son modèle à des législations locales (New-York, Berlin, Barcelone, Paris s’y sont mis). Deliveroo doit offrir des prestations sociales aux coursiers en régime auto-entrepreneurs. Uber a subi de longues grèves dans plusieurs pays et a dû modifier les relations avec les chauffeurs. De même, Booking ou Expedia ont été contraints de retirer certaines clauses défavorables aux hôteliers.
  • Tous les secteurs sont concernés, et, si le mouvement ne se distingue pas facilement, c’est que les solutions se trouvent au cas par cas, de façon pragmatique. Le mythe du jardin à la française (le cadre unique des activités des plateformes) est hors de portée, mais les signaux faibles, ou épars, entreprise par entreprise, indiquent clairement la direction : nous sommes passés de la disruption à la discussion. Reste la troisième étape de la construction d’une économie collaborative donnant-donnant.

L’industrie se fait service et le produit devient usage

  • Mondialisation économique qui répartit de façon différente la création de valeur sur la surface du globe, globalisation financière qui permet des arbitrages en flux continu sur l’allocation de ressources par les actionnaires, robotisation et numérisation qui réduisent le nombre d’emplois disponibles… Comment passer de la peur à la confiance ? De la société de défiance à la société des défis ?
  • Renversons les idées reçues pour retrouver le sens de la destruction créatrice de Schumpeter. Plus de robots et plus d’ouvriers ailleurs dans le monde pour les faire fonctionner. Voire, l’imprimante 3D peut déboucher sur l’usine à domicile : nous deviendrons tous fabricants. Mais derrière le gisement est prodigieux. Les hangars d’Amazon recrutent à tour de bras, et avec eux tout le commerce électronique. Les applications se développent très rapidement. Ce sont les compétences qui changent, et non les emplois qui disparaissent : aux systèmes éducatifs d’opérer leur propre révolution industrielle.
  • Les entreprises peuvent se donner pour cause le passage apaisé du modèle de la possession au modèle de l’usage. Ainsi, Nexity, de promoteur immobilier devient un assembleur de services, au coeur de la ville. Non plus un constructeur, mais un fédérateur des usages, qui prend en compte les thématiques de la connectivité, l’exclusion sociale, la mobilité, les parcours résidentiels…

Le virtuel peut augmenter le réel plutôt que le remplacer

  • L’artificialisation de la réalité, comme celle des sols, peut se révéler néfaste. L’intelligence artificielle avance par bonds de géants : chaque saut nous paraissait impossible, et sans avoir eu le temps d’y réfléchir, un nouveau a eu lieu. Les machines battent les hommes à tous les jeux de stratégie désormais ; les machines s’échangent entre elles des ordres dans un code qu’elles ont inventé et que nous ne comprenons pas ; les machines seraient même capables de rentrer dans un jeu de séduction entre elles.
  • En matière de cinéma ou de jeux vidéo, toutes les haies sont franchies, les unes à la suite des autres. Le risque serait de se réfugier dans le virtuel, au risque de la dislocation du monde réel : nous parlons à des chatbots et plus à des téléconseillers. Et nous pouvons même nous créer un double virtuel sous forme de chatbot, avec lequel échanger dans un face-à-face vertigineux : Narcisse ne se noie plus, il parle à son reflet qu’il a façonné. Pour l’instant, il parle anglais.
  • Plus ce monde virtuel nous expédie dans un monde lointain, plus il doit paradoxalement nous enraciner dans la proximité, nous ancrer dans le local : la localisation répond à la dislocation. Les réseaux virtuels ont eu le mérite de relancer l’idée même de lien, et nous revenons l’éprouver dans le réel (circuits courts agricoles, exigences de productions locales avec des labels dont témoignent le succès du Slip Français ou les chaussettes Bleuforêt).

Lire le nouveau monde comme un palimpseste, plutôt que comme une substitution brutale, telle est la tâche de l’analyste. Des couches subsistent, s’effacent progressivement, sont remplacées, tout en laissant des traces. D’autres sont gommées plus promptement. Les transitions à l’oeuvre sont plus ou moins violentes, plus ou moins gérées et digérées, plus ou moins traumatisantes. Mais aucune résilience ne nous remettre dans notre état initial.