Des législatives qui suivent une présidentielle : rien de nouveau sous le soleil de juin ? Si l’enchaînement des élections après la présidentielle est inévitable, cette année, les scrutins revêtent des habits tout neufs, tant les inconnues sont nombreuses.

Tout ce dont nous avions l’habitude risque de fondre en un rien de temps, sous les coups de boutoir d’une réalité dotée d’un redoutable effet à triple lame : le nom cumul des mandats qui pousse à choisir, l’arrivée d’un nouveau parti comme un chien dans un jeu de quilles, l’implosion à mèche lente des vieux partis déboussolés entre soutien et opposition au nouveau Gouvernement. Et cela avant le quatrième boulet de canon dans les pilastres que sera la loi sur la moralisation de la vie politique, avec le nom cumul dans le temps en sus. Le choc démocratique prend ici tout son sens, par le grand renouvellement des visages.

Alors, allons-nous vers une classe politique nouvelle diamétralement opposée à l’ancienne : non professionnelle, non permanente, non clivée ? Une valse à trois temps à l’Assemblée.

Les politiques savent désormais qu’ils sont mortels

Selon un décompte effectué par Le Monde, « sur la quasi-totalité des effectifs de l’Assemblée Nationale (568 sur 577), plus d’un tiers (36%) des députés sortants ne se représenteront pas : soit automatiquement 206 circonscriptions à renouveler quand 362 sortants vont briguer un nouveau mandat, sans certitude d’être réélus. 100 élus du groupe socialiste, 73 LR, 8 UDI, 7 GDR (Front de gauche et ultramarins), 5 radicaux de gauche et apparentés et 13 non-inscrits ont annoncé qu’ils ne se représenteraient pas. »

Le choc générationnel

  • L’Assemblée Nationale va connaître un profond renouvellement, peut-être inédit sous la Vème République. Des députés élus pour la première fois en 1978 ou 1981 jettent enfin l’éponge. Même certains élus en 1997 passent le relais ou peuvent être battus. Après des élus insubmersibles, qui faisaient partie des meubles, éclot la génération des députés express.

L’effet massif du non cumul des différents mandats

  • La loi du 16 février 2014 interdisant le cumul d’un mandat parlementaire avec une fonction exécutive locale sonne l’heure du choix. Selon un décompte réalisé en octobre 2016 par Le Monde, 235 députés et 160 sénateurs – dont 95 renouvelables – étaient concernés par ces nouvelles règles anti-cumul, surtout à droite (127 députés sur 199 à LR et 19 sur 27 à l’UDI).

Le désamour des jeunes déjà passés de mode

  • Avec Macron, on est vieux de plus en plus jeune. Plusieurs députés élus en 2012 ont décidé de ne pas se représenter pour un nouveau mandat. Un petit tour et puis s’en va : cette ritournelle risque de devenir un tube avec les nouvelles pratiques politiques.
  • Au total, le renouvellement pourrait largement dépasser ceux de 1958, 1968 (25% mais très marquant car les nouveaux élus le furent pour une longue durée), 1981 ou 1993 (45% mais lié à un échec conjoncturel de la gauche).

Avec le non cumul des mandats différents et le non cumul dans le temps du même mandat, la classe politique de demain fonctionnera par éclipses : constamment renouvelée, temporaire plutôt qu’éternelle, non professionnelle, l’Assemblée Nationale aura fini de ressembler à l’Académie Française.

La politique devient un sport d’amateur

François Mitterrand instistait, marmoréen : « En politique, le plus doué des amateurs ne vaudra jamais le plus mauvais des professionnels ». Voilà bien une sentence de l’ancien monde. Aujourd’hui, la proposition est inversée et le plus mauvais des amateurs surpasse le plus doué des professionnels… Quitte à ce que les amateurs deviennent des professionnels aguerris… pour un temps !

Les profils des candidats sont, pour la première fois, très différents du passé. Des novices disent leurs contempteurs, la représentation tant attendue de la société civile affirment leurs thuriféraires.

Selon Libération des 20 et 21 mai, sur 526 candidats LREM, 271 sont issus de la société civile, soit plus de la moitié… et 57% de ces candidats société civile sont des candidates. L’équilibre public – privé est également respecté. Certes, les cadres et professions intellectuelles sont surreprésentés et le monde associatif sous-représenté, comme les ouvriers et les employés, mais, pour la première fois, l’Assemblée Nationale peut être composée d’une quasi-majorité de députés qui n’ont jamais eu aucun mandat, ni local, ni national. Ne sous-estimons pas le souffle de ce choc, qui ne sera réellement visible que le 19 juin… Ce fort renouvellement de l’Assemblée Nationale correspond à l’explosion du système politique traditionnel, symbolisé par l’accession à l’Élysée d’Emmanuel Macron et la composition inédite du Gouvernement (50% société civile, 27% gauche, 14% centre droit, 9% droite).

Les jeux brouillés de l’opposition et de la majorité

Les représentants des deux principaux partis de gouvernement ont été éliminés dès le premier tour de la présidentielle.

Le PS, concurrencé à la fois par les candidats présentés par En Marche ! et par ceux de La France Insoumise, risque de revivre le même phénomène de mâchoire qu’à la Présidentielle, entre un vote utile pour la majorité et un vote utile pour l’opposition. Idem à droite, les LR sont fragilisés par la nomination d’Edouard Philippe et la présence de deux Ministres issus de ces rangs à des postes-clefs de la politique économique, tout en étant défiés par le FN.

Surtout, symbole spectaculaire de la recomposition en cours, pour la première fois, des candidats pourtant présentés par les mêmes partis (PS ou LR) annoncent pour les uns qu’ils seront dans la majorité et pour d’autres dans l’opposition. Ainsi, voter PS, comme voter LR, c’est soit voter pour la confiance dans le Gouvernement, soit contre, en fonction des candidats. Cela laisse présager – si le nombre nécessaire de députés est atteint – du dédoublement de chaque côté des groupes politiques : un groupe PS d’opposition et un de la majorité et, en symétrie, un groupe LR dans la majorité et un autre dans l’opposition. Pas sûr du tout qu’il y ait assez de troupes cependant, et de loin, au regard des derniers sondages.

Pour ces législatives, les partis et les médias semblent à la fois avoir perdu leur grille d’analyse sociologique (en appliquant la même lecture que d’habitude à des candidats nouveaux) et cassé leur boussole politique (qui indiquait le Nord de la majorité et le Sud de l’opposition). Ce n’est que le début. Et si chaque loi à venir avait une majorité différente ? Hé, cela arrive depuis longtemps dans d’autres pays… et dans les collectivités locales ! Il va falloir s’habituer à la première Assemblée Facebook avec des groupes d’amis par projets de loi, qui obtiendraient ainsi un nombre de clics « j’aime » différents.