Internet se consulte quotidiennement, de plus en plus depuis son mobile, surtout pour les jeunes. Mais cela ne nous dit pas ce qui est regardé à travers ces écrans. Télévision, séries, films téléchargés, vidéos sur YouTube, VOD, replay, Streaming ?

Or, mesurer est indispensable pour connaître l’impact. La fragmentation des publics, l’étanchéité des univers, la polarisation des centres d’intérêt perturbent la lecture des audiences. L’arbitrage ne consiste plus à zapper d’un numéro à un chiffre vers un autre numéro à un chiffre, mais carrément à changer de support. Le choix se fait entre talk-show et prestations de youtubeurs à la mode, entre télé-réalité et séries américaines sur Netflix.

Comment contrôler ces flots continus dont la source ne tarit jamais ? Quelles régulations pour la consommation d’information et de divertissement dans le monde de demain ? Quelles instances chargées de surveiller les contenus ? Quel respect des droits d’auteurs et du droit à l’image ? Les institutions en place ont été créées dans un passé où le paysage audiovisuel se résumait à quelques chaînes généralistes de télévision. Depuis, la diversité des canaux et des contenus a explosé. Nouveau monde, nouvelle organisation.

Le divertissement du nouveau monde s’oppose à la technostructure de l’ancien

La plupart des talk-show et des émissions de télé-réalité s’appuient sur trois principes :

  • ils fonctionnement sur le mode de l’hystérie saccadée : des séquences brèves s’enchaînent à un rythme d’enfer pour maintenir l’attention (hurlements, pleurs, crises de rire appartiennent de plain-pied au spectacle). Ce ping-pong vociférant correspond bien au fonctionnement de la réalité virtuelle des jeux vidéos et des réseaux sociaux :
    • ils nous permettent de retrouver des vieilles connaissances : nous retrouvons une famille, de chroniqueurs, de héros quotidiens, de présentateurs… qui nous rassure, nous sort de l’isolement, crée un monde parallèle au nôtre, où les repères sont stables et connus.
    • ils jouent sur le buzz anticipé pour faire parler d’eux et être davantage suivis. Pousser les limites pour déclencher les scandales fait partie intégrante de la course à l’audience (des personnes qui ne regardent pas habituellement l’émission en entendent parler par d’autres sources, d’autres médias, la cour d’école… et se mettent à la regarder).
    • face à ces programmes trépidants et hachés, les autorités chargées de les contrôler incarnent la permanence, la continuité, la rigueur froide. Il faut imaginer la lutte entre un plat de nouilles flasques contre un haut fonctionnaire rigide, cela donne une vision de Hanouna face au CSA, par exemple. Le match est inégal, car le présentateur peut riposter dans son émission, par le détournement, le sarcasme, la violence, quand les administrations sont tenus à un devoir de grisaille et à des modes de réponse normés, juridiques, formatés. Qu’est-ce qu’un communiqué de presse ou un courrier officiel face à une heure trente d’antenne ?

Pour riposter, la dérision et l’ironie peuvent être plus efficaces, en complément des outils juridiques : aujourd’hui, il faut se battre à armes égales, sur le même terrain, mais avec des balles neuves. L’échange ne peut pas se faire dans des mondes séparés de façon si étanche, qui ne partagent même pas les mêmes champs lexicaux. Une campagne queer, une bonne dose de moquerie sont parfois plus percutants pour arroser l’arroseur. Où sont les créatifs qui inventeront les bons spots contre l’homophobie, le racisme, le sexisme ?

Sait-on vraiment qui regarde quoi ?

« Pendant que les spectateurs regardent Hanouna, Ruquier, Zemmour et Naulleau, ils ne sont pas devant les vidéos complotistes sur YouTube. » Phrase de la machine à café, choquante ou inspirée ? L’alternative semble déprimante, hélas elle structure le monde médiatique actuel.

Pour la télévision, les fréquences sont limitées : en détenir une, c’est priver quelqu’un d’autre. Il y a un nombre fini de canaux, dont la part en audience est mesurable (le total fait 100%). Cela justifie aussi que des règles spécifiques s’y appliquent, puisqu’il s’agit d’un service public, assuré par des entreprises privées, dans un cadre rigoureux, avec des cahiers des charges précis, des normes à respecter.

Mais quid sur internet ? Certes, les principes du droit s’appliquent, mais la vérification est rendue complexe par la prolifération des espaces tendant vers l’infini et la délocalisation des origines produisant les contenus. Veiller à ce que les règles ne soient pas violées est autrement plus ardu que dans le monde fermé de la télévision.

De même, la mesure de l’audience y est impossible : des données sporadiques existent (nombre de vues des vidéos, retweets, like, suivi des radios sur Internet), mais rien qui ne soit communiqué de façon quotidienne et exhaustive. Cet outil manque vraiment à notre démocratie : la dimension virtuelle n’y est pas encore suffisamment intégrée. La surveillance du Net se fait, en fait, via des moyens de contrôle ciblés et répressifs (pédopornographie, djihadisme, trafics, etc.), c’est-à-dire visant les individus à comportements déviants et non la masse des individus sur ce qu’elle regarde.

Des règles plus réactives pour une vie médiatique qui s’accélère

Le Conseil Constitutionnel a donné raison au mouvement En Marche ! pendant la campagnes des législatives, contraignant le CSA à adapter ses règles habituelles de temps de parole. En effet, le CSA, tourné vers le passé, avait prévu un temps d’antenne très réduit aux messages de campagne pour le parti du Président au prétexte… qu’il n’existait pas lors des élections précédentes. Évidemment, cela allait contre le bon sens démocratique, que le Conseil Constitutionnel a rétabli. Dans un monde de disruptions successives, les règles assises sur le passé, la jurisprudence, les habitudes ne survivront pas. De toute façon, à l’heure des réseaux sociaux, qui s’appuie sur la propagande officielle pour faire son choix ?

Plutôt que s’arc-bouter sur le respect des codes anciens, il vaut mieux s’en tenir à quelques lignes de conduite simples qui pourront s’adapter à la réalité mouvante, par exemple l’émergence d’un parti en un an et demi, ou d’autres bouleversements du même type.

Le monde s’accélère, et en particulier celui des médias. Les animateurs parlent d’ailleurs de plus en plus vite. Les engouements vont très vite et la production de nouvelles stars du petit écran – de plus en plus petit – ne faiblit pas. Inconnu, télé-réalité, vedette en deux semaines… Les systèmes sociaux (institutions de régulation, règles, valeurs) ne changent pas au même rythme. Pour boxer avec les poids lourds de la télévision et d’Internet, les pouvoirs publics, les associations, les organisations professionnelles vont devoir décrocher des uppercuts plus rapides, plus forts et mieux placés.