L’une des caractéristiques les plus controversées du choc économique touche à l’impératif de mobilité : finie la carrière à vie dans la même entreprise, finis les contrats à durée indéterminée, voire fini le salariat. Au-delà des chiffres qui nuancent cette réalité, chacun sent bien intimement que la machinerie du tapis roulant rectiligne s’est broyée. Cette remise en cause est vécue à la fois comme une opportunité de moins s’ennuyer dans son parcours professionnel, d’avoir l’occasion de faire valoir ses talents, d’avoir plusieurs vies en une seule, mais aussi comme un risque inquiétant, puisque demain n’est plus donné. L’avenir a perdu la force de l’évidence ; le futur fuit. Plaisir comme peur donnent la chair de poule : d’où vient le fait que nous frissonnons dans le nouveau monde ?

Nous sommes peut-être tous devenus entrepreneurs de notre propre vie, et il faut désormais faire ses preuves à plusieurs reprises, mais nous ne pouvons nous satisfaire d’un destin monocellulaire qui mettrait les individus seuls face à eux-mêmes. Là où certains parlent de possibilités de rebondir, d’autres voient la précarité généralisée. Certes, les parangons de la vertu du changement ne sont pas toujours ceux qui ont à en subir les conséquences. Dès lors, il y a une première séparation entre gagnants et perdants, maintes fois analysée. Mais ce hiatus traverse aussi chaque individu, chaque organisation, chaque culture, parce que, classiquement, l’être humain refuse les conséquences inéluctables (l’angoisse) de ce qu’il désire pourtant avec avidité (le changement).

Comment en sortir ? C’est tout l’enjeu de la réforme du code du travail. L’individu n’est pas un atome. Pour garantir la mobilité, il faut l’assortir de nouvelles cordes de rappel, sinon, au-delà de cette limite, les porteurs refuseront d’avancer sur la montagne escarpée.

Les institutions du travail soumises au chamboule-tout du mouvement perpétuel

La mobilité, c’est le mouvement, quand les institutions s’identifient au repos. Le flux face au stock, le provisoire face au permanent, le relatif face au donné, le contesté face à l’acquis. Par définition, toute organisation veut persévérer dans son être. Le mouvement la perturbe. Pourtant, inutile de le contester : ne soyons pas si dérangés d’être dérangés.

Le salariat en reflux

  • Les CDI représentent moins de 10% du total des intentions d’embauche. Le nombre de déclarations d’embauche en CDD de moins d’un mois entre le premier trimestre 2003 et le premier trimestre 2013 a augmenté de 230%. 4,2 millions de Français ont travaillé au moins un dimanche en 2015. On dénombrait au total 1,1 millions d’auto-entreprises en 2015. Plus de 2,3 millions de personnes étaient pluriactives au 31 décembre 2009 contre 1,05 million en 2003.

Les syndicats ont déçu

  • La parole syndicale est dévalorisée.

Des règlements jugés archaïques

  • Les Français sont donc prêts aux réformes. Si le statu quo est impossible, le changement doit rester un équilibre dynamique.

Enfin, on peut faire deux fois une bonne première impression

« Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better », la formule de l’absurde par Samuel Beckett est devenue le mantra de la Silicon Valley. Un tennisman suisse se l’est faite tatouer sur le bras. Ce ne sont d’ailleurs pas les citations inspirantes qui manquent : tenons-nous en à Jules Renard, « le succès est un mauvais professeur. Il pousse les gens intelligents à croire qu’ils sont infaillibles », ou Jack Welch, « punir l’échec est le meilleur moyen pour que personne n’ose. » L’éducation nationale pourrait en prendre de la graine.

Aux États-Unis, cette culture de l’échec est déjà ancienne, mais s’approfondit au fur et à mesure que croît le secteur du numérique. Un professeur de Berkeley, Mark Coopersmith, a développé une méthode pour transformer un échec en force. Il existe même des conférences sur l’échec, les FailCon, qui ont essaimé en une déclinaison française.

En France, l’échec reste mal vu. 61% des Français sont d’accord avec la déclaration d’Emmanuel Macron lorsqu’il a déclaré pendant la campagne présidentielle : « la vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié ». Cette vie est d’autant plus dure que l’échec y est une humiliation trop cruelle. On rappelle que 60 000 entreprises déposent le bilan dans l’hexagone, on se souvient moins qu’un entrepreneur qui a échoué a 75% de chances de réussir sa deuxième tentative de création. Le droit à la rédemption, pendant notre vie sur terre, correspond mieux aux adeptes du « born again » anglo-saxon qu’au catholicisme, où cela vaut surtout pour l’âme dans l’autre monde.

Le nouveau monde pour un Français s’ouvre par un changement radical de paradigme : oui l’échec est acceptable et salutaire. Comme disait Jean Monnet, il faut commencer par la culture.

Le sur-mesure est prêt-à-porter

72% des Français sont favorables à ce que les heures supplémentaires puissent être rémunérées différemment (jours de récupération, avantages en nature).

Se développe aussi la tendance des « slashers », ces actifs qui cumulent plusieurs emplois ; ils sont près de 4 millions d’individus en France et représentent 22% des moins de 30 ans. Ces actifs estiment cumuler plusieurs emplois par choix (77%).

« Slasher » est une porte ouverte à l’entrepreneuriat : 32% des slashers sont autoentrepreneurs en 2ème emploi, ce qui ouvre des perspectives pour la création d’entreprises. Temps de travail, organisation, multi-activités : chacun veut bâtir sa vie professionnelle propre, souple, multidimensionnelle.

L’enjeu pour les entreprises sera d’approfondir une double personnalisation, dans un cadre collectif : personnalisation des produits pour les clients (sentiment du sur-mesure, identification au produit et à la marque grâce au processus de coconstruction) et personnalisation du poste de travail et des parcours pour les salariés.

Une métaphore pour le nouveau monde du travail ? La démocratisation de l’impression 3D qui permettra probablement un niveau de personnalisation jamais atteint. Reste à inventer le code du travail qui va avec les usines à domicile.