Les transferts massifs d’électeurs vers un parti qui n’existait pas il y a deux ans témoignent d’un phénomène propre au nouveau monde : la fidélité ne serait plus une valeur en vogue, dans l’intimité comme dans la société. Tout nouveau, tout beau. Vive les perdreaux de l’année ! Et c’est efficace, pour créer une start-up comme pour se lancer en politique. Alors être loyal, c’est rater les occasions de progresser ?

Nous sommes désaffiliés. La désaffiliation est un terme qui provient de la sociologie, utilisé à la place d’exclusion. C’est Robert Castel qui l’a mis en avant dès 1991 et développé en 2009. Il la définit comme le « décrochage par rapport aux régulations à travers lesquelles la vie sociale se reproduit et se reconduit » (« La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu », 2009). La désaffiliation correspond au déficit d’affiliation, conséquence du manque de travail (isolement professionnel) et au déficit de filiation, c’est-à-dire d’insertion dans les liens sociaux (isolement relationnel).

Cette notion s’est élargie, en dehors du champ de la pauvreté, pour englober toutes les pertes de liens : lien avec le passé et les traditions (vote en fonction des origines familiales), lien avec les autres (multiples connexions ponctuelles à la place de relations suivies), lien avec le présent (décrochage virtuel), lien avec la société (repli individualiste). Plus on rompt les amarres, et plus il faut savoir pourquoi.

Tous infidèles ?

  • Selon un sondage BVA d’octobre 2014, les Français reconnaissent être fidèles aux marques pour 61% d’entre eux pour les cosmétiques et la beauté, 60% pour les produits High-Tech, et enfin 47% pour la mode et les accessoires. Tout n’est donc pas perdu pour les marques, même si le taux d’infidèle est élevé.

La revendication à la pureté des origines

  • Aujourd’hui, ne pas avoir d’attaches semble un atout : personne ne savait d’où venaient les candidats En Marche ! aux législatives. De façon significative, c’est après coup (ou au dernier moment) que certains éléments de la biographie sont vérifiés et révélés (en positif comme en négatif, même si les réseaux sociaux s’attardent plus sur le négatif). Au fur et à mesure, nous découvrons leurs parcours scolaires, leurs origines sociales, leur passé professionnel. Inconnus, ils profitaient du bénéfice du doute.
  • Les Français semblent avoir remisé leurs critères d’appartenance, attitude nouvelle et radicale : hésitations jusqu’au dernier moment sur la participation au vote et le choix du vote, sortants dégagés, partis traditionnels démis, urnes boudées en fonction de l’efficacité pressentie du vote. La structuration des comportements électoraux s’est érodée comme une dune de sable. Cela est encore plus vrai dans les centres urbains : ainsi, le clivage gauche-droite à Paris a été brouillé (victoires de LREM dans l’est et l’ouest, habituellement très divisés). Les formations politiques sont passées sur courant alternatif par leurs électeurs.
  • Vivrions-nous dans un monde antithétique à celui de Victor Hugo au début du XIXème siècle : « Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais » (Les feuilles d’automne) ? Désormais, c’est : et je sais où je vais, si j’ignore d’où je viens. Se refaire une virginité grâce à une nouvelle appartenance constitue le leitmotiv des contemporains : on redémarre à zéro. C’est une contradiction apparente : à l’heure de la transparence, nous faisons mine d’oublier le passé. Certains passent sous silence des études pourtant prestigieuses (si elles font obstacle à l’ambition) et d’autres des métiers exercés si elles ne collent plus avec le profil que l’on veut montrer. C’est l’ère des oies blanches mâtinées de vierges effarouchées, et inversement. C’est le moment du présentéisme.

Sonder les profondeurs sur l’écume des jours

  • La fluidité des comportements entraîne avec elle la réversibilité totale des situations. Voilà bien une grande caractéristique de notre temps : la réversibilité des usages (les voies sur berges à Paris doivent pouvoir redevenir routières à tout instant), la réversibilité des positions (il n’existe plus de sortants installés), la réversibilité des situations (le favori devient challenger) achevant la prophétie de Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique ».
  • Dans un monde instable, comprendre les causes profondes des évolutions devient indispensable. À l’issue de nombreuses échéances électorales, le citoyen a eu de multiples occasions d’exprimer (ou non) son avis sur la ligne politique du pays. Cette parenthèse refermée, il n’aura plus l’occasion de le faire avant les élections européennes de 2019, dont on sait qu’elles suscitent parfois un enthousiasme modéré, et surtout les municipales de 2020. D’ici là, il faudra ausculter le grand corps malade de la société, pour voir s’il guérit, s’assurer qu’il recouvre bien, comparer l’efficacité relative des traitements. La secousse politique, même en ce qu’elle crée une dynamique et qu’elle fait souffler un vent d’optimisme, justifie de relancer les baromètres sur le moral détaillé de nos compatriotes.

Plus que jamais, les entreprises comme les collectivités publiques auront besoin d’observer finement les tendances à l’oeuvre. Le bouleversement majeur de 2017 doit être paradoxalement l’occasion de réactiver ou de renforcer les instruments de mesure de la société : observatoires publics, grandes enquêtes nationales, suivi de l’opinion décèlent les mouvements cachés à l’œil nu, révélant la fragilité ou la solidité de cet édifice nouveau. Ne nous laissons pas surprendre une deuxième fois !