Emmanuel Macron avait intitulé « Révolution » son ouvrage de campagne, grande tradition de l’édition : tout candidat publie un livre. Ce choix avait surpris, de la part d’un homme qui se plaçait au centre de l’échiquier politique, avec une vision teintée de libéralisme. Cela ne collait pas. La Révolution n’est-elle pas une transformation violente de la société, avec têtes qui roulent dans la sciure, succession de révoltes populaires, soubresauts dangereux où les corps mêmes se mettent en danger ?

Et pourtant, au regard des événements, cela semble pleinement justifié. La France vit une Révolution, pacifique certes, mais rapide, cruelle, inattendue, comme toutes les révolutions. Certains commentateurs comparent d’ailleurs déjà le Président à Bonaparte, avant même que 1793 n’ait eu lieu. Mais il est vrai que le pouvoir fut très vite concentré après 1789, sans avoir besoin de Napoléon, qui acheva un processus.

Le premier fait politique institué par la Révolution Française, c’est la séparation entre droite et gauche de l’hémicycle. Une autre révolution efface cette distinction vieille de deux siècles… En quoi la période actuelle est-elle révolutionnaire ? Si plusieurs phénomènes en attestent, à commencer par les débuts de l’Assemblée Nationale, d’autres viennent nuancer. Mais surtout, est-ce une révolution dont nous sortirons rapidement ou plutôt un état qui risque de durer ? N’est-ce pas le nouveau monde lui-même qui nous a habitué à être révolutionnaires ?

La Révolution commence à l’Assemblée Nationale

Des nouveaux venus, qui veulent tout, tout de suite : démonstration en 3 temps.

Une nouvelle élite chasse l’autre

  • Une révolution, c’est d’abord et avant tout le remplacement accéléré d’une élite vieillissante, décalée, usée, par une nouvelle élite plus jeune, en lien avec la société, pressée d’en découdre et qui vient contester les tenants du pouvoir en place. La bourgeoisie n’en pouvait plus des aristocrates qui, sans remplir leur rôle de protection que leur assignait la féodalité, encombraient l’avenir en empêchant tout changement. Aujourd’hui, des salariés, indépendants, agriculteurs, petits entrepreneurs, jugeant la classe politique déphasée, ancrée dans le 20ème siècle, s’en sont débarrassés avec moins de sang, mais avec une cruauté psychologique avérée. Des têtes chenues sont tombées sans coup férir. Rarement, assemblée n’aura été si nouvelle : 75% de l’Assemblée a été renouvelée. 223 femmes siègent désormais à l’Assemblée contre 155 en 2012, soit 39% de plus de femmes dans la nouvelle Assemblée contre 26,86% des députés de 2012. 164 députés sortants seulement ont été réélus. La moyenne d’âge s’établit à 48,5 ans, soit six ans de moins qu’en 2012.

La concentration du pouvoir facilite l’efficacité

  • On l’a vu dès le premier jour : les nouveaux venus veulent tout, comme les membres du comité de salut public. Foin des traditions : la République En Marche ! s’est adjugée les postes de questeurs, les présidences de commission, bref toutes les attributions disponibles ou presque. Dans les comités locaux, les adhérents piaffent déjà d’impatience pour constituer des listes aux municipales et autres régionales. Tels les révolutionnaires de l’an I, les marcheurs ont faim. Ils ne se sentent pas tenus par les vieilles pratiques : la cravate obligatoire n’y résistera pas d’ailleurs, pas plus qu’elle n’a résisté dans les assemblées délibérantes locales, où elle s’imposait et où elle disparaît, au grand dam des huissiers en tenue.

Une rapidité d’action inédite fait oublier les atermoiements

  • Autre bouleversement : les nouveaux venus ne cumulent pas. Logique, la loi leur interdit, d’une, et, de deux, ils viennent de nulle part. Ils n’étaient pas élus auparavant, en grande majorité. Par conséquent, ils ont du temps. À l’Assemblée, les fonctionnaires s’affolent : les lieux ne sont pas conçus pour des gens qui sont là tout le temps, pour travailler à temps plein. Ils ont donc de l’énergie disponible pour aller vite : ils ne seront pas ralentis par un mandat local. Les réunions pourront s’enchaîner (puisqu’elles ne seront pas concurrencées par des réunions de l’exécutif local, de la majorité locale, du conseil local…), les amendements vite rédigés et discutés, les lois adoptées avec célérité. C’est l’antithèse du gouvernement précédent : aller vite sans barguigner. La PMA plus vite que le mariage pour tous, le code du travail plus vite que la loi El Khomri, la réforme des institutions plus réussie que la déchéance de nationalité. La réforme fiscale, seule, se heurte à la dure réalité du déficit, mais la volonté de changer vite peut permettre de franchir le cap.

Le temps des débats est derrière nous, de même que les Révolutionnaires avaient suffisamment débattu dans les salons pendant les Lumières. L’ancienne génération sera étranglée avec sa cravate. L’heure n’est pas au partage du pouvoir.

Une Révolution qui risque de s’installer dans la durée

« L’éternité, c’est long, surtout vers la fin » disait Woody Allen. Quelque chose nous dit que ce moment est loin d’être achevé. Pourquoi ? Parce que les entreprises ont déjà connu ça.

S’habituer à être déstabilisé

  • Normalement, la déstabilisation est temporaire. C’est un mauvais moment à passer. Dans le nouveau monde, être déstabilisé devient la norme. Impossible de se reposer sur rien. Comme les animaux de la savane, nous sommes aux aguets. Nous attendons ce qui va nous arriver. Et puisqu’il n’est pas raisonnable de se contenter d’attendre, nous anticipons. Résultat : les entreprises sont constamment en train de préparer des stratégies pour faire face aux éventuelles déstabilisations des autres, ce qui contribue en retour à créer de nouvelles déstabilisations. Les entreprises ont renoncé à leurs lettres de noblesse, à risquer la décapitation.

Vivre libre au milieu des incertitudes

  • La seule façon de supporter ce perpétuel état de contestation, où rien n’est acquis, c’est de retrouver le sens de la responsabilité individuelle par l’action collective. L’émancipation de chacun, dans un monde de dangers, ne peut venir que de la participation à un tout. La responsabilité sociale de l’entreprise ne peut consister à cocher des cases (aide au développement ou mécénat, bon climat social, éthique des achats, etc.), elle doit se traduire par la diffusion de la cause défendue (le projet) chez l’ensemble des salariés, par capillarité : diffuser pour infuser, comme disaient d’autres révolutionnaires. Faire d’un déménagement l’occasion d’un chamboule-tout des services à partir de groupes de travail portés par toute l’entreprise, changer radicalement de logique en passant d’une entreprise qui vend un produit à une entreprise qui propose un service, accepter de réduire drastiquement le nombre de niveaux hiérarchiques comme le fait Michelin ou de revoir toute la gamme en repensant la communication comme la SNCF : plutôt que de subir la Révolution qui met en péril, les entreprises doivent mener leurs révolutions coperniciennes à 180 quitte à prendre les risques. Vouloir les éviter revient à léviter, loin au-dessus des réalités.

Nous avons changé de monde : ce que la sphère du privé avait senti et déjà vécu, le politique, longtemps à la remorque, vient de le traverser à la vitesse grand V. Cette Révolution, impitoyable et injuste dans le particulier (les bons ont été sanctionnés avec les mauvais), était méritée en général, tant le décalage était prégnant. Le politique va devoir continuer à apprendre du monde de l’entreprise : cette Révolution ne cessera pas, les héros du jour seront les vaincus de demain, le turn-over s’accélère, et les positions changeront vite. Le nouveau monde politique sera moins tranquille que l’ancien.