La séquence, ouverte par la journée du 14 mai et close par la nomination du nouveau Gouvernement, est certes classique mais illustre aussi le choc des générations (l’un des 4 chocs avec le choc économique, technologique, démocratique) : un vieux monde qui tarde à mourir transmet le flambeau au nouveau monde en train de naître. La preuve en trois temps.

La journée de la passation de pouvoir ou la marque de la solennité juvénile

Plusieurs symboles forts ont marqué cette journée :

  • Le choix d’un véhicule militaire léger

Tout le monde l’a noté : un Président jeune, alerte, debout dans un véhiculer militaire léger, l’image a frappé les esprits. Cette vision contraste avec le caractère parfois empesé du pouvoir : E. Macron s’est rangé, en chef des armées, du côté des soldats, y compris physiquement.

  • L’arrêt pour Xavier Jugelé et l’invitation de son compagnon

Le convoi a marqué un arrêt à l’endroit où le policier Xavier Jugelé a été assassiné. Cela fut tellement inattendu que les commentateurs se sont interrogés sur ce qui était en train de se produire. L’invitation du compagnon du policier tué à l’Elysée par le Président de la république, est un double signe de reconnaissance, à la diversité des familles et au rôle de nos forces de police face aux défis du monde contemporain.

  • La visite à l’hôpital militaire de Percy

Plutôt qu’une révérence au passé (De Gaulle pour Chirac et Sarkozy, Ferry et Marie Curie pour Hollande), Macron a préféré un salut à un événement du présent, toujours en cours, en lien avec la présence de nos soldats en Afrique pour lutter contre le terrorisme islamiste. Il n’a pas communié dans le récit national écoulé, il a manifesté une gratitude aux vivants blessés dans leur chair. Et c’est aussi une mise en garde pour l’avenir : les conflits ne sont pas terminés, ils risquent de jalonner son mandat.

De façon paradoxale, au cours de cette journée, un homme à la fin de sa carrière, Laurent Fabius a incarné la compréhension du nouveau monde en sortant du protocole, alors qu’une femme qu’une seule génération sépare du nouveau Président, Anne Hidalgo, s’est livrée à un exercice de discours plus convenu.

Le nouveau gouvernement renoue avec l’esprit de l’unité nationale en cas de crise

En deux temps, la composition du Gouvernement rompt avec les codes :

  • La transgression inédite que constitue la nomination d’un premier Ministre de droite, jamais membre d’un Gouvernement (comme cela avait été le cas de Pompidou) par un Président venu du centre gauche.

Le Premier Ministre a affiché d’emblée la couleur : « Je suis un homme de droite ». Il dit ce qui est, en général, tu. Il met en scène la réalité du duo de l’exécutif de façon directe.

Les Français le connaissent peu (c’est une bonne nouvelle pour le renouvellement), mais l’accueillent bien.

  • Un gouvernement en quatre quarts, droite, gauche, centre, société civile ?

L’idée, c’est de prendre les bonnes personnes aux bons postes et dépasser les clans partisans face à la situation de crise (comme à la libération) : la France traverse une crise d’une gravité telle (économique avec le chômage, culturelle avec le risque FN) que cela justifie une approche radicalement nouvelle, comme à la sortie d’une guerre.

Tout est dans le tempo : un maître des horloges Mitterandien

Le Président a décidé d’imposer son rythme : rythme très lent de sa démarche en arrivant à l’Elysée, rythme du choix du Premier Ministre qui n’est pas soumis aux impératifs médiatiques, rythme très progressif des investitures aux législatives distillées au compte-gouttes en plusieurs vagues.

Dans un monde qui s’accélère, Macron a donc décidé de « donner du temps au temps » : il refuse de céder à la dictature de l’urgence, adoptant une posture mitterrandienne. Il refuse le jeu du off avec les journalistes, soumet ses équipes au strict silence (certains ont noté le caractère lapidaire de l’annonce du Premier Ministre par le Secrétaire Général de l’Elysée) et verrouille les annonces (aucune fuite ou très peu sur les investitures…).

Cela est d’autant plus notable que le monde s’accélère : avec les primaires, la campagne a démarré très tôt et, au final, le quinquennat dure 4 ans, comme aux Etats-Unis. C’est pourquoi en termes d’action, il privilégie au contraire la rapidité d’exécution, en optant pour les ordonnances (comme l’avait fait Mitterrand pour les lois Auroux sur le travail).

Si le Président parvient à maintenir ce triple dosage (communication franche qui consiste à dire qui l’on est tout en informant avec parcimonie, respect de la solennité des institutions tout en agissant avec agilité, équilibre politique qui dynamite à droite et à gauche tout en jouant de la sérénité d’une position centrale), il engage le début de son quinquennat sur les voies potentielles du succès.