L’allocution prononcée, lundi dernier, par Emmanuel Macron (la quatrième depuis l’annonce du confinement le 12 mars) marque une étape importante de sa communication de crise : sur les 3500 mots prononcés le 13 avril on ne compte qu’une occurrence du mot « guerre » alors que la métaphore guerrière avait largement cadré la parole présidentielle et celle de la majorité jusqu’à présent. Si le discours présidentiel a surtout voulu tracer un horizon temporel pour la sortie du confinement (« le 11 mai », prononcé 12 fois), son allocution comporte plusieurs éléments qui, entre les lignes, nous parlent d’un autre horizon, plus lointain : l’après crise sanitaire et ses conséquences politiques.

Parmi ces éléments, un passage doit retenir toute notre attention : « ne cherchons pas tout de suite à trouver [dans la crise sanitaire] la confirmation de ce en quoi nous avons toujours cru. Non. Sachons sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier ».  Cette phrase est tout d’abord typiquement « macronienne » : l’appel à ne pas être prisonnier des « sentiers battus » et à « réinventer » la politique fait partie des fondamentaux d’Emmanuel Macron depuis le début. Mais elle comporte un codicille, plus rare dans la parole présidentielle : « et moi le premier ». Ainsi, le premier de cordée en appelle à être le premier à se « réinventer » !

Les enquêtes réalisées par BVA depuis le début de la crise, nous montrent que l’ambitieux projet de mutation ou de « réinvention » du macronisme n’ira pas de lui-même. Le « Baromètre quotidien de suivi de la crise du Covid-19 » en partenariat avec Orange et Europe 1 montre jour après jour que nous vivons le confinement avec des hauts et des bas : l’espoir d’en sortir et le sentiment que le pire est derrière nous d’un côté, la lassitude et les inquiétudes socio-économiques d’autre part. L’expérience collective et individuelle de l’épidémie marquera en profondeur les perceptions et les attitudes des Français. Beaucoup d’entre nous seront touchés économiquement, financièrement, socialement, moralement par cette crise et ses lendemains.

Elle se traduira également par de nouvelles attentes et de nouvelles demandes qui n’épargneront pas le monde de la politique. Si les attentes et demandes sociales seront (et sont déjà) très fortes, la principale demande ne sera-t-elle pas une quête de sens ? Quel sens redonner à nos vies et quel sens redonner à la politique et à l’action publique dans les mois et années à venir ? Car c’est bien une crise du sens qui se profile : qui, désormais, pourra croire que l’on ne peut pas endiguer d’autres pathologies que le Covid-19 ? Pourquoi ne pouvons-nous régler des problèmes qui fracturent notre pays depuis des décennies : chômage de masse, banlieues défavorisées, grandes inégalités, pauvreté ? Quelle légitimité aura désormais l’argument budgétaire si longtemps opposé à la résolution de ces grandes pathologies sociales ?

Tout cela sans compter les attentes et les demandes qui se sont exprimées si fortement tout au long de la crise des Gilets jaunes et qui concernent les pathologies démocratiques françaises. La tâche s’annonce titanesque pour le pouvoir, un chemin pavé de bonnes promesses mais qui rencontrera des lendemains difficiles avec des choix à hiérarchiser. Si Emmanuel Macron aborde la seconde phase du confinement sur des bases moins fragiles qu’au début (la communication gouvernementale ayant en partie corrigé des erreurs manifestes), la perception que l’opinion publique a de son action reste majoritairement négative. Les filtres perceptifs que nous analysons depuis son entrée en fonction sont toujours fortement présents. La perception de son action en général ou de son action pendant la crise du Covid-19 reste clivée socialement et politiquement.

La dernière vague du Baromètre de la politique nationale de BVA en partenariat avec Orange et RTL a montré, de son côté, que le regain de popularité enregistré par Emmanuel Macron n’est pas très impressionnant compte-tenu de « l’état de guerre » qui a été déclaré.

Les verbatims des réponses à la question ouverte posée sur son image dressent toujours un épais rideau de fer entre deux France, celle qui le prend pour notre sauveur et celle qui le prend pour celui qui ne peut (ou ne veut) comprendre le peuple. Ces verbatims (recueillis avant l’allocution du 13 avril et les mesures annoncées le 14 avril) montrent par exemple que parmi les opinions négatives la crise du Covid-19 n’a pas fait bouger les lignes en profondeur : bien avant le mot « crise » ou « Coronavirus », ces sont les mots « riches » (pour « Président des riches ») et « peuple » (pour « il n’écoute pas le peuple », « il ne fait rien pour le peuple ») qui sont les marqueurs de ces verbatims négatifs. Autant dire que la barre n’est pas facile à redresser.

La prochaine vague du Baromètre de la politique nationale de BVA, qui sera réalisée à l’occasion du troisième anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron, nous livrera une information capitale pour la suite du quinquennat : les Français, notamment les plus opposés à Emmanuel Macron, vont-ils percevoir la « réinvention » d’Emmanuel Macron comme un changement de cap sincère, un simple prolongement d’un macronisme pragmatique ou comme une antinomie fondamentale ? Une habile adaptation tactique au service d’un projet en fait inchangé ou un profond changement de paradigme ? Cette question nous ramène vers les liens toujours étroits qui associent la guerre et la politique. Dans son célèbre traité de stratégie militaire, De la guerre, Carl von Clausewitz indique que la guerre c’est de la politique par d’autres moyens. Il ajoute que « la guerre n’est pas seulement un acte politique, mais un véritable instrument politique, une continuation des relations politiques, un accomplissement de celles-ci par d’autres moyens ». Au bout du compte, « réinventer le macronisme », est-ce le macronisme de départ par d’autres moyens ou le macronisme pragmatique mais peut-être sans boussole ?

 

Photo de Bruno Cautrès - dilemme Macron