Dans un article, prophétique et passionnant à lire, le philosophe allemand Jürgen Habermas, l’une des figures intellectuelles les plus renommées sur la question de l’Etat-nation dans son rapport à l’Europe aujourd’hui, (L’Obs du 26 octobre au 1er novembre 2017), ne cachait pas son enthousiasme à propos de l’engagement européen d’Emmanuel Macron mais aussi son inquiétude sur la frilosité avec laquelle les propositions du nouveau Président français étaient accueillies en Allemagne. Il s’étonnait de cette France surprenante qui venait de porter à l’Elysée « ce fascinant Monsieur Macron », alors que la population française « est depuis toujours plus eurosceptique que celle du Luxembourg, de la Belgique, de l’Allemagne ».

Quel magnifique résumé d’un paradoxe à la française de plus ! Et quel beau regard posé sur le mystère de nos relations franco-allemandes, ce cœur historique, fondateur, émotionnel, de la « construction européenne » comme nous disons en France. Histoire de nous rappeler que le chantier n’est pas fini, qu’il se cherche en se faisant, procède par étapes, alternant les moments de doutes et les fulgurantes accélérations. Comme lorsque nous attendions devant les distributeurs bancaires de toucher nos premiers euros ou lorsque nous rejetions le Traité de constitution européenne en 2005. Car en vérité, le rapport des Français à « l’intégration européenne », comme l’on dit ailleurs, c’est tout cela à la fois. Il n’y a pas d’un côté des Français qui soutiennent d’un seul bloc tout ce qui vient de Bruxelles et de l’autre côté des Français qui rejettent tout en bloc. Ces deux extrémités du spectre des opinions sur l’Europe en France existent bien sûr mais ne sont plus l’essentiel.

Le sentiment dominant en France c’est que nous sommes hybrides, français et européens à la fois, dans cet ordre des priorités. Nous, l’ancienne puissance colonisatrice, avons rêvé de nous projeter plus loin que nos frontières nationales dans le début des années 1960 marquées par la fin de la Guerre d’Algérie, la modernisation des « sixties », l’envie de vivre autrement des « baby boomers », mai 1968. Nous avons traversé de multiples crises depuis, de multiples mutations sociales, économiques et politiques. La France et les Français ont fait face : d’un côté les adaptations et les sacrifices qu’il a fallu faire ; de l’autre côté l’extension du domaine des possibles liés à l’européanisation de notre pays. La tension entre les deux a marqué en profondeur toutes les couches de la société.

Les travaux des chercheurs en sciences sociales ont montré que ces sacrifices et ces nouvelles possibilités n’ont pas touché tous les Français de la même manière. De nouvelles inégalités sont apparues, source d’incompréhensions politiques majeures entre les gouvernants et les gouvernés. L’Europe a mis du temps à produire un discours cohérent et lisible pour les Européens dans leur ensemble, afin de montrer la voie qui se dégage pour réguler ensemble, entre Européens, notre adaptation à l’économie-monde. Car c’est bien de cette adaptation, lente et progressive, de nos « vieux pays » européens à la nouvelle économie mondiale dont il s’agit.

L’Union européenne se mit à théoriser le « bouclier européen » à déployer pour limiter les effets négatifs de la mondialisation sur les Européens. Poussant l’argument dans ses retranchements, Emmanuel Macron parle aujourd’hui de « souveraineté européenne », un oxymore pour certains, un dépassement dialectique d’une insoluble contradiction pour les autres. Quels que soient les termes du débat, tout nous ramène dans nos expériences quotidiennes à une donnée historique qui dépasse chacun de nous : nous sommes les témoins d’une révolution majeure de l’histoire de l’humanité qui s’appelle l’intégration dans le monde de la globalisation, l’interdépendance entre les centres politiques, économiques et technologiques d’un « nouveau monde ». Ce rouleau compresseur bouscule tout et nous oblige à des adaptations. Il oblige aussi le monde politique à bouger, à s’adapter lui aussi mais plus encore à faire retour sur le sens le plus fort et le plus noble de la politique : donner aux citoyens des clefs d’analyse, de décodage, de repérage, faire vivre des conflits d’interprétation, transformer nos angoisses et peurs face à ce monde qui bouge sous nos pieds, en force.

L’enquête fort détaillée que vient de réaliser BVA pour Orange à propos du rapport des Français à l’Europe (dans la perspective des européennes du 26 mai prochain) nous livre un matériau empirique d’une grande finesse pour comprendre le rapport paradoxal que nous entretenons à « l’intégration européenne ». Les attitudes des Français vis-à-vis de ce processus continuent d’être marquées du sceau de l’ambivalence : les indicateurs d’opinions qui mesurent le sentiment le plus général et diffus vis-à-vis de l’Europe montrent qu’une majorité indiquent que l’appartenance de la France à l’UE est une « bonne chose » (pour 59% des sondés). Mais cette appréciation fait apparaître de forts clivages sociologiques entre la France des cadres supérieurs, des diplômés, des détenteurs du capital économique et culturel et les autres, qui se sentent un peu abandonnés à leur sort face à toutes ces évolutions. Par ailleurs, seuls 2 Français sur 5 souhaitent que l’unification de l’Europe soit renforcée.

Les opinions montrent également toute la difficulté pour composer ou (re)composer la vie politique française autour des questions européennes : les familles politiques qui ont fait le premier tour de la présidentielle ne pensent pas la même chose ni entre elles, ni à l’intérieur de chacune. Il existe des différences même entre les sympathisants MoDem et LaREM ou entre les sympathisants PS et LFI ou PS et EELV, ou encore LR et UDI ou LR et DLF ou encore DLF et RN ! Quel élément perturbateur, cette Europe ! Pour couronner le tout, les craintes vis-à-vis de l’intégration européenne sont fortes : 63% des Français disent craindre qu’avec plus d’Europe on perde notre capacité à décider de ce qui est bon pour la France ou que la France paie pour les autres pays. 56% disent craindre une l’augmentation de l’immigration avec davantage d’Europe également et près de 50% disent craindre l’augmentation du chômage, la perte de la protection sociale ou de l’identité nationale. Les Français et l’Europe, ce sont donc de très importantes « nuances de bleu » … !