Tous les cinq ans, nous nous sommes habitués à un incroyable paradoxe : l’intégration de la France dans l’Union européenne est une dimension fondamentale de nos vies et de celle de notre pays mais les Français, et de nombreux Européens, ne votent pas beaucoup lors de la seule élection de niveau européen !

Cette énigme de l’abstention européenne a fait l’objet de très nombreuses recherches universitaires. La sociologie électorale a identifié une multitude de facteurs explicatifs. Au niveau individuel, les explications les plus importantes portent sur les caractéristiques sociodémographiques ou les dispositions socio-psychologiques des électeurs : plus encore qu’une autre élection, l’élection des députés européens, dont le rôle et les fonctions sont peu connus, accentue les fractures sociales du rapport à la politique. Les catégories populaires, les électeurs les moins favorisés socialement, ceux qui sont les moins politisés, voient ces élections comme un jeu politique très éloigné d’eux et de leurs réalités. Cette Europe dont on ne cesse de clamer qu’elle est le seul niveau d’action aujourd’hui pertinent pour faire face à la mondialisation libérale, n’est souvent pas ainsi perçue par ces citoyens. Paradoxe des paradoxes, les jeunes électeurs (et notamment la jeunesse qui connait la précarité, l’exclusion ou les petits jobs mal payés) boudent encore plus que les autres les bureaux de vote alors qu’il s’agit de leur avenir !  D’autres facteurs de l’abstention ont été identifiés au niveau des systèmes politiques, des facteurs de « facilitation » et de « mobilisation » du vote comme, par exemple, les modalités d’organisation des élections européennes.

La France qui ne cesse de vouloir incarner son rôle de « copilote de l’Europe » et d’affirmer par la voix d’Emmanuel Macron un nouveau « leadership » français sur l’Europe pourrait très bien se retrouver dimanche soir dans une situation plus délicate au niveau européen : si l’abstention est forte, le président de la République aura du mal à convaincre nos voisins que les Français soutiennent fortement son agenda européen et ses projets ambitieux de « refondation » de l’Europe. La dramatisation consistant à parler d’une « survie de l’Europe » n’aurait alors pas fonctionné. L’analyse que les dirigeants européens feront de la situation française dépendra bien sûr, sur ce point, des résultats : une victoire de la liste d’Emmanuel Macron viendrait atténuer, à leurs yeux, le tableau d’une France dans le doute, les craintes ou les attentes sur l’Europe ; une défaite de la liste soutenue par Emmanuel Macron, accompagnée d’une forte abstention, serait perçue comme un désaveu cinglant et comme la preuve que la sortie de crise n’est pas encore là pour le Président français.

Quels que soient les résultats, le taux d’abstention (s’il est conforme aux prévisions des sondages) pourrait à nouveau valider pour la France le modèle des élections européennes comme des « élections de second ordre » : peu mobilisatrices, avec une forte dimension nationale et une part de « vote sanction » contre le pouvoir en place. C’est le dosage de ces trois éléments qui nous livrera des éléments essentiels sur la question secrète qui se cache derrière ces élections européennes, celle de la confiance des Français dans leurs dirigeants et dans les processus démocratiques. En effet, où en sont les Français dans leur rapport à l’expression publique ? Après voir élu un jeune Président dont c’était le première élection, « sorti » une très large part du monde politique en place avant 2017, vécu la plus grave crise démocratique de la Vème République cet hiver/printemps, débattu lors du Grand débat national, les Français vont-ils manifester une forme de lassitude politique ou au contraire se saisir des élections européennes pour prolonger l’expression de leurs demandes sociales et politiques ?

Les données de l’enquête BVA contiennent un matériau riche et original sur les raisons de l’abstention. Des clivages sociologiques et politiques apparaissent fortement : les femmes, les catégories sociales les plus précaires et fragiles, avancent plus que les hommes ou les catégories aisées des motifs personnels (la famille, le travail, la fête des mères, la distance avec le bureau de vote). Mais dans toutes les catégories ou presque on constate que le nombre de listes en présence est très régulièrement évoqué : beaucoup de ceux qui vont s’abstenir dimanche sont tout simplement perdus dans un espace politique trop compliqué, sans carte ni boussole. Quel paradoxe : la profusion de listes ne permet pas à chacun de finalement trouver la liste qui lui convient ! Pour que cela fonctionne il faudrait que cette profusion soit encore davantage fondée sur des clivages politiques au sens fort du terme, que les contrastes apparaissent plus fortement entre les listes, que les propositions soient moins exprimées dans des éléments de langage trop proches. Une campagne électorale raccourcie, une crise démocratique toujours présente après la sortie du Débat national, 34 listes qui souvent peinent à se différencier, ça pourrait être encore pire (pour la participation) que ce qui est attendu, non… ?