Les projets du gouvernement en matière d’aides sociales vont prendre sous peu la place de la réforme de la SNCF au cœur du débat public. Depuis le 18 mai, date de parution dans Le Monde d’un document de travail de Bercy aux propositions « explosives » suivie de déclarations choc de Bruno Le Maire ou Gérald Darmanin, on assiste progressivement à une montée en charge du dossier de la réforme des aides sociales, l’un des piliers du « modèle français » de l’Etat-providence.

Ces questions ont toutes les chances de provoquer un débat politique intense, passionné et sans doute riche en controverses et échanges d’arguments de fond. Nous sommes ici, sans aucun doute possible, dans le cœur du réacteur nucléaire du macronisme. Plutôt que de « réformer » la France, le pouvoir parle souvent de la « réparer » : ce glissement sémantique veut symboliser un « réformisme protecteur », une reformulation de notre devise républicaine en « libérer, protéger, unir ». Il s’agit de redéfinir le sens des mots « justice » et « égalité » dans la conduite des politiques publiques. L’idée sous-jacente est que le « modèle social français » qui avait permis à notre pays de se redresser et de se moderniser après la Guerre, serait devenu source d’inégalités et de barrières sociales : se parant des habits de l’égalité, il bloquerait la mobilité sociale, rendant vaine une dépense publique toujours plus cannibale. Exit les « plans Borloo » et les oripeaux du « vieux monde » dépensier et inefficace…

On a parfois rapproché ce projet des « théories de la justice sociale ». Parmi elles, on cite souvent le philosophe John Rawls comme source d’inspiration d’Emmanuel Macron. Dans son œuvre maîtresse, A Theory of Justice (1971), Rawls cherche à rendre compatible le plus haut niveau de liberté avec la réalisation d’une égalité effective des chances. Pour lui, les inégalités économiques et sociales ne sont tolérables, voire « légitimes », que si elles se fondent sur deux principes : elles proviennent de l’inégal accès à des positions sociales mais qui sont ouvertes en principe à tous ; elles doivent bénéficier essentiellement aux individus les plus désavantagés. Ainsi, si un chef d’entreprise « méritant » (pas nécessairement un « héritier ») crée des emplois, l’inégalité entre lui et ses salariés peut être « légitime » car les emplois créés enrichissent néanmoins leurs bénéficiaires. Ce chef d’entreprise est, en d’autres termes, un « premier de cordée » …

L’enquête BVA-La Tribune sur les opinions des Français vis-à-vis des aides sociales et de la politique conduite par le pouvoir dans ce domaine, montre que (pour le moment) ils ne perçoivent pas l’action d’Emmanuel Macron comme répondant au second critère de justice sociale de John Rawls… : 55% d’entre eux jugent qu’Emmanuel Macron et le gouvernement ne font pas assez pour les plus démunis. Cette opinion est très clivée sociologiquement : elle est encore plus largement majoritaire parmi les individus issus des foyers les moins aisés et parmi les classes populaires. Cette opinion fait écho à d’autres traits d’images que les Français associent à Emmanuel Macron, perçu comme peu empathique vis-à-vis des problèmes des Français les plus modestes.

Les données de l’enquête BVA-La Tribune montrent également que le clivage gauche-droite conserve une force explicative importante lorsque les Français jugent le caractère « juste » ou « injuste » de la politique d’Emmanuel Macron. Il est vrai que les questions de justice sociale exacerbent la tension idéologique entre la gauche et la droite. L’enquête le confirme en tout point, ou presque. Tout se passe comme si les opinions des Français sur le caractère « juste » ou « injuste » de la politique menée par Emmanuel Macron étaient en train de recomposer un clivage gauche-droite faisant progressivement basculer LREM et Emmanuel Macron dans le camp d’un centre-droit bénéficiant d’une relative bienveillance des électeurs de droite. Le clivage gauche-droite n’épuise néanmoins pas toutes les opinions sur la question de la justice sociale puisque 90% des sympathisants du FN perçoivent également la politique menée comme « injuste ».

Une question fondamentale va se poser en ce qui concerne les projets de réformes : s’agira-t-il de (re)toucher au périmètre de l’action de l’Etat en matière de justice sociale ou s’agira-t-il de (re)toucher aux conditions d’éligibilité et de durée des aides sociales ? Sur ce point précis, le clivage gauche-droite est un peu moins présent car une partie de la gauche pourrait trouver son compte dans un périmètre de l’action de l’Etat maintenu à peu près constant quitte à réduire la durée des aides. C’est tout simplement la balle de match du mandat d’Emmanuel Macron : son « libéralisme réformateur » tiendra-t-il la promesse d’un « libéralisme égalitaire » qui conserve le cap des principes de justice définis par John Rawls ?

Au fait, l’annonce des premières mesures du « reste à charge 0 » en matière de prothèses dentaires tombe à pic. Si Emmanuel Macron entend prolonger la logique du « et de gauche, et de droite », il est plus que temps de réparer notre société du côté gauche… !