Une analyse pour L’Obs d’Adrien Abecassis, expert associé à la fondation Jean-Jaurès, chercheur invité à Harvard au Weatherhead Center for International Affairs, diplomate et ancien conseiller opinion de François Hollande à l’Elysée. Avec Adélaïde Zulfikarpasic, directrice de BVA Opinion.

Le dernier observatoire de la politique nationale BVA pour Orange, RTL et La Tribune ne dément pas la tendance de volatilité inédite de la popularité du président de la République et du gouvernement que nous voyons à l’œuvre depuis plusieurs mois. Ce mois-ci, le président de la République perd 4 points de popularité, à 43% d’opinions favorables. Au total, après avoir gagné 10 points en 2 mois, il en reperd 9 les deux mois suivants. De tels mouvements sont très inhabituels. Les cotes de popularité, dont les historiques existent sur plusieurs décennies, suivent d’ordinaire des cycles plus réguliers.

Il faut donc se garder de voir, dans ces hausses comme dans ces baisses, des « tournants d’opinion ». Il ne s’agit pas de cela. Il faut y voir davantage un balancement, une oscillation. C’est ce que nous ont dit, avec leurs mots, les Français interrogés, et qu’il est dans ce contexte de volatilité plus que jamais important d’écouter. C’est exactement ce que fait, depuis maintenant 9 mois, ce baromètre.

On entend ainsi beaucoup de réponses qui reflètent moins une décision, qu’une indécision (« je ne sais pas trop quoi penser, je suis partagé »). Comme cet électeur qui avait voté pour Emmanuel Macron, nous dit en avoir une « plutôt bonne opinion » (mais « plutôt » seulement) et explique : « Oui, il fait ce qu’il a dit, mais pour autant je ne suis pas d’accord avec tout ». Une situation de dilemme.

Sur des points précis, les Français que nous avons interrogés n’ont pas de doute : la hausse des impôts (ou de la CSG), ils n’aiment pas. La flexibilité du marché du travail pas trop non plus, surtout lorsque ça les concerne… Mais ils voient aussi que ces réformes ne prennent vraiment sens que dans un mouvement d’ensemble – précisément parce que tout est mis en branle en même temps.

Or lorsque tout bouge, et pas toujours dans le même sens (car, « en même temps »…), il est difficile de constituer une image d’ensemble. Dès lors, lorsqu’il s’agit de donner une opinion non sur une réforme ou un moment précis, mais de façon plus générale sur la direction du pays, les jugements sont beaucoup moins tranchés. « Il y a longtemps que nous n’avions pas eu un président aussi volontaire, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses décisions », nous dit-on.

Souvent, nous avons entendu ce contraste, entre un jugement clair sur des décisions précises, et une image d’ensemble bien plus difficile à juger. On peut y voir l’effet du balancement et de l’accumulation des réformes dans le mouvement d’Emmanuel Macron. Or peu de Français semblent prêts en ce moment à consacrer du temps et de l’énergie à tenter de dénouer ces dilemmes, à essayer de saisir la cohérence d’ensemble… Alors, les jugements oscillent. Au gré des sujets, des réformes.

Soyons clairs : personne n’a renoncé à juger ce qu’il se passe. Les Français le feront en temps voulu, et n’hésiteront pas une seconde à sanctionner durement si cela ne leur convient pas à la fin. Mais seulement, ce n’est pas le moment : il n’y a pas d’élection prévue bientôt pour exprimer son avis, alors pourquoi s’investir maintenant sans débouché immédiat ? Comme nous le dit cet électeur :

« Il s’attaque à beaucoup de tabous – la SNCF, l’économie, la formation professionnelle… Mais je pense qu’il faudra attendre quelque temps pour voir les résultats. »

C’est cela le cadre général à l’œuvre depuis plusieurs mois. Une majorité des Français a souhaité se débarrasser des cadres traditionnels, « sortir du clivage entre la droite et la gauche qui devenait stérile », comme l’explique un électeur. Mais la fonction première des clivages et des idéologies, avant de diviser le champ politique, est de donner du sens, de faciliter la compréhension des choses en permettant des jugements sans y passer trop de temps. Lorsque ces repères sont balayés, alors le terrain est nouveau ; dès lors pour vraiment se déterminer, il faudra encore attendre.

« Il s’agit d’une opinion encore assez bonne, si vous voyez ce que je veux dire… En tant que retraité depuis 10 ans, je considère que c’est le président qui m’a le moins bien traité, surtout avec la hausse de la CSG. Après, dans les autres domaines de son action politique, il ne se débrouille pas trop mal. Mais je lui prédis un printemps difficile. Mais bon, tant qu’il restera clair dans son action de transformation de notre société, je lui laisse une opinion plutôt positive. »

Que faire dans ces moments ? On peut appeler à la patience, mais il n’est pas certains que cela apporte grand-chose : c’est déjà la disposition d’esprit de bien des gens. Pour reprendre la métaphore de la maison en construction, les gens savent que l’on est au milieu des travaux (ils ont même voté pour ça), ce qu’ils voudraient en réalité est revoir le plan. Ils ont un peu perdu de vue le schéma d’ensemble. Or, ils veulent être sûrs que ce que ce que l’on est en train de bâtir, et qui peut justifier temporairement des moments plus difficiles, est bien ce qu’ils attendent.

Or, ce plan d’ensemble, les gens avec qui nous avons parlé l’entendent assez peu. Et de peu d’émetteurs, en dehors du président lui-même. Ils n’ont pas toujours le sentiment que le gouvernement, qui représente en un sens chaque corps de métier, sait dire ce qu’il apporte à l’ensemble. Non pas des éléments de langage sur des points précis, ceux-là sont entendus en boucle, mais une vision sur la France que l’on fabrique. Le « plan » final de la maison France. C’est bien plus difficile à formuler mais c’est aussi, pour ces Français, le rôle de la politique et de la conduite du gouvernement.

A côté de ce cadre d’ensemble, il y a néanmoins des choses qui bougent. Prenons un sujet du moment : la SNCF.

Nous avions relevé, les mois précédents, que rien dans ce que nous disaient les Français ne laissait augurer la possibilité d’une mobilisation sociale d’ampleur. L’ambiance est, depuis le début de l’année, plutôt au repli individuel, en attendant de voir ce que donneront l’ensemble des réformes. Ce mouvement, c’est bien encore et toujours ce qui soutient le président de la République dans l’opinion. « Il a la volonté de s’attaquer à des réformes difficiles : santé, école et université, SNCF, sécurité sociale et assedic… », entend-on souvent. A quoi s’ajoute une image d’engagement personnel fort. « Il va au devant des personnes quel que soit le problème ». « Il fait ce qu’il a dit, n’a pas peur d’aller s’expliquer avec les contestataires de sa politique ».

Cela aide à faire passer la réforme de la SNCF. D’autant que l’ambiance est bien loin de 1995. Comme le souligne Stéphane Rozès sur le site de l’Obs, l’opinion accepte aujourd’hui beaucoup plus facilement de mettre en cause des acquis catégoriels. Mais à une condition : que cela profite à l’ensemble du pays. On peut tirer de cela deux conclusions quant aux réactions possibles de l’opinion sur cette réforme :

– La première est qu’opposer les cheminots aux autres travailleurs, si cela peut attirer l’oreille à court-terme (« c’est vrai qu’on en a assez des corporatismes », « des privilégiés », a-t-on entendu), est certainement risqué à long terme. On est toujours, sur un domaine ou un autre, le « privilégié » de quelqu’un (« C’est un peu facile de comparer un cheminot à un agriculteur, pourquoi pas comparer le cheminot avec un député ? », nous a-t-on également dit… « Et les privilèges des politiques, on en parle ? »).

Surtout, ce sont des arguments qui divisent, creusent les fractures dans la société. Or les politiques qui ont joué sur ce terrain-là ont toujours fini, à un moment ou à un autre, par s’y brûler les ailes. En France, pays de la passion de l’égalité, on peut se disputer – durement – mais le rôle du politique est toujours, à la fin, de rassembler ; de dépasser les oppositions pour incarner une parole particulière, qui est l’inverse d’une parole catégorielle : celle de la nation toute entière.

– Cela amène à une autre conclusion qui touche, elle aussi, à l’unité du pays. Il faut pour cela replacer cette réforme de la SNCF dans le contexte plus général du moment. Certes, le mouvement de réforme engagé par le gouvernement est soutenu par l’opinion, mais il y a aussi une crainte : que l’on « libère » trop, ou trop vite, sans parallèlement fortifier le cadre commun. Autrement dit que la libération des énergies finisse en dislocation du pays, et non pas en un surplus de force pour le pays entier.

C’était vrai sur la loi travail, cela l’est également sur la SNCF. De nombreux Français nous ont exprimé des craintes que ces réformes n’aboutissent non pas à un renouveau du cadre collectif mais à « détruire le système social » (ce qui nous fait tenir ensemble) ou « casser le service public » (ce qui nous relie).

Rien n’indique que ces craintes trouveront un débouché plus net que lors de la loi travail – à vrai dire, tout laisse plutôt à penser l’inverse. Mais même sans trouver de débouché politique, on voit qu’elles sont bien là.

Parions que la réforme du statut va beaucoup concentrer l’attention des syndicats (c’est leur rôle) et des médias (par habitude) ; mais ce n’est pas le sujet principal pour l’opinion. Pour eux, la question soulevée par cette réforme serait plutôt : cela remet-il en cause le rôle d’opérateur de service public de la SNCF ? Dans notre imaginaire, la mission fondamentale de la SNCF, avant même d’offrir un « service », est de relier les territoires entre eux… C’est pour cela que c’est opérateur national, historique. Car il a permis à toutes les petites villes de France d’être physiquement intégrées à tous les autres points du pays – donc d’y appartenir, vraiment. On comprend alors pourquoi lorsque ce lien est fragilisé, lorsqu’une gare ferme (ou qu’un bureau de poste s’en va), ce n’est pas seulement un « service » que l’on perd : c’est aussi un lien avec le reste du pays. Et cela est ressenti comme un isolement, un risque d’abandon.

En 2005, le sociologue François Dubet avait écrit un texte intitulé « Derrière le social, la nation ». Certaines phrases résonnent encore étonnamment :

« On peut se demander si cette défense d’un modèle social n’est pas, en réalité, la défense d’un modèle national dont l’affaiblissement donne aujourd’hui le vertige à ceux qui s’y sont identifiés. La plupart de ses institutions, l’école, la SNCF, EDF… ont tiré leur légitimité du fait qu’elles incarnaient la nation et son unité. Longtemps, leurs agents étaient moins au service du public et des usagers qu’ils n’étaient au service de l’intégration nationale, ce qui leur a conféré quelque chose de ‘sacré’ puisqu’ils travaillaient pour la République, la nation et la Raison. »

Non seulement ces représentations ont toujours cours aujourd’hui, mais les évolutions de la SNCF depuis une décennie n’ont sans doute fait que renforcer ce sentiment de vouloir se débarrasser de cette mission. Par exemple à travers les nombreux changements de la « marque » SNCF dépeinte comme obsolète et encombrante, au profit de marques sans histoire et sans profondeur – Oui, etc. ; qui paradoxalement rabaisse la SNCF au niveau de ses rivaux en renonçant au seul avantage compétitif que ceux-là ne pourront jamais acquérir : l’ancrage dans un imaginaire national.

Il n’est, dans ce contexte, pas surprenant que les principales réticences de l’opinion concernaient moins le statut des cheminots que le sort des petites lignes, et derrière la capacité de la SNCF à mener à bien son rôle de « service public » – notion elle-même évolutive dans l’opinion mais qui garde, toujours, un lien avec la construction de la nation. S’il y a quelque chose à surveiller dans cette réforme, c’est bien de ce côté-là.

Se dessine ainsi progressivement une tendance de fond dans les jugements des Français sur cette « saison 2 » du quinquennat. Après une première saison où a été principalement testée la « présidentialité » du nouveau pouvoir, celle-ci semble bien devoir être, aux yeux des Français avec lesquels nous discutons tous les mois, celle du renforcement de la cohésion de la société. A suivre…

Un article pour L’Obs d’Adrien Abecassis, expert associé à la fondation Jean-Jaurès, chercheur invité à Harvard, diplomate et ancien conseiller opinion de François Hollande à l’Elysée, et d’Adélaïde Zulfikarpasic, directrice de BVA Opinion.