Une récente enquête de BVA pour L’Obs, consacrée à « L’union des droites, avenir crédible ou impasse politique », permet de mieux comprendre l’un des points les plus stratégiques des évolutions en cours de notre vie politique. Des éléments du décor de ce à quoi elle pourrait ressembler d’ici 5 à 10 ans commencent à émerger : parmi ceux-ci, la grande question du rapprochement ou bien de la guerre à mort entre Les Républicains et le Rassemblement national. Lequel mangera l’autre, lequel obligera l’autre à un partenariat, lequel survivra (et dans quel état) à l’une ou l’autre des stratégies, entre fusion, fission, absorption ? Au-delà du cas de la droite, c’est toute la question de la permanence des lignes de clivages politiques et idéologiques qui se pose. Trois grands enseignements peuvent en être retirés.

Tout d’abord, les deux grandes familles politiques qui ont rythmé les alternances politiques en France au cours des dernières décennies, la gauche et la droite, peuvent trouver quelque espoir (et réconfort) dans la résilience attestée du clivage gauche-droite dans sa dimension d’identification politique. Les données montrent clairement que le clivage gauche-droite fait de la résistance : 36% des personnes interrogées se positionnent à gauche, 37% à droite et seulement 10% au centre tandis 15% ne se déclarent « ni à droite, ni à gauche ». En cela, les résultats de l’enquête BVA s’inscrivent parfaitement dans l’ensemble des données aujourd’hui disponibles dans les pays européens et même au plan mondial.  Contrairement à la thèse selon laquelle les citoyens rejetteraient à présent le clivage gauche-droite et seraient idéologiquement « désaffiliés ». Toutes les enquêtes comparatives internationales récentes montrent qu’une large majorité continue de se positionner à gauche ou à droite. Ainsi, dans les vagues récentes de la grande enquête électorale mondiale CSES (Comparative Study of Electoral Systems) on constate qu’une très large proportion des personnes interrogées peut se positionner et se classer sur une échelle graduée de 0 (position la plus à gauche), à 10 (position la plus à droite). Cette proportion atteint près de 90% dans les démocraties libérales les plus anciennes.

Une seconde observation vient néanmoins nuancer le constat d’une forte résilience du clivage gauche-droite. L’enquête s’est attachée à comprendre ce qui unit et ce qui différencie la famille des droites (on pourrait sans doute faire les mêmes constats sur la famille des gauches). A droite, on voit que si le soutien à des rapprochements électoraux entre les différents partis de droite (LR, DLF et RN l’ex FN) est majoritaire (65% des personnes se déclarant de droite pourraient voter pour une liste d’union de ces partis lors des européennes de 2019) et semble donc accréditer la thèse d’une appartenance idéologique à la même famille, cette thèse touche aussi ses limites : tous les indicateurs de l’enquête montrent que l’hypothèse d’une « fusion des droites » n’est en réalité fortement soutenue et portée que par les fractions les plus à droite ou les moins centristes. Les électeurs qui se déclarent « plutôt à droite » ne soutiennent pas majoritairement cette hypothèse : seuls 39% d’entre eux le souhaitent contre 70% de ceux qui se classent « à droite » et 96% de ceux qui se classent « très à droite ». Cette asymétrie dans l’hypothèse d’une « fusion des droites » se retrouve d’ailleurs, et encore davantage marquée, lorsque l’on interroge ces électeurs de droite sur leur souhait de voir se généraliser à toutes les élections des candidatures communes LR-DFL et RN (ex-FN). Le soutien à cette hypothèse dispose d’une courte majorité chez les sympathisants du RN mais il est très minoritaire chez les sympathisants LR.

Troisième observation et non des moindres. Les valeurs politiques et les convictions des électeurs des droites ne sont pas homogènes : si des nuances existent dans leur soutien généralement élevé aux valeurs du travail, du patriotisme, de la famille, de l’autorité, des différences fondamentales existent sur les questions économiques et surtout sur la question de l’Europe. C’est d’ailleurs sans doute parce que la question européenne implique des choix économiques et les contraint que les différences sur ces deux sujets restent fortes entre les familles des droites. Le paradoxe n’est donc qu’apparent entre le soutien majoritaire des droites à l’hypothèse d’une liste commune aux élections européennes et leur forte différence sur la question européenne : faire liste commune pour les différentes droites lors des européennes de 2019 répond surtout à une préoccupation tactique, faire mordre la poussière à Emmanuel Macron et à LREM.

L’enquête de BVA montre en tout cas que la partie la plus centre-droit de la droite peut potentiellement basculer et jouer pleinement la carte de la recomposition : ceux qui se positionnent « plutôt à droite » se déclarent surtout proches de LREM ou de l’UDI et voient davantage dans Xavier Bertrand et Valérie Pécresse l’incarnation de leurs idées que dans Laurent Wauquiez. La question de l’Europe jouera à cet égard un rôle de catalyseur, accélérant la recomposition des droites et des centres.

Au fait, lors des prochaines élections européennes, on fêtera les quarante ans de l’élection au suffrage universel direct du Parlement européen. Quarante ans, le bel âge pour voir le rêve giscardien d’une recomposition politique au centre et sur la question de l’Europe ? Ou alors, scénario plus sombre de l’ombre fatale pour ce projet du repli national et des peurs, ou encore scénario de la contestation de l’Europe en termes sociaux ?