La dernière vague de l’Observatoire de la politique nationale réalisée par BVA (juin 2018) montre que derrière une stabilisation (légèrement à la baisse) de l’image d’Emmanuel Macron, se profile une nette « droitisation » de cette même image. Elle permet de mieux comprendre, grâce à la richesse d’une question ouverte, les zones de force et de faiblesse du chef de l’Etat dans un contexte marqué par une séquence complexe au plan national et européen.

Lorsqu’on réalise le « nuage des mots » de cette question ouverte, un clivage majeur apparaît. Tout oppose l’univers sémantique de ceux qui voient en lui un « sauveur de la France », passionnément réformateur de ses blocages, charismatique et fidèle à ses engagements, et de ceux qui dénoncent le « Président des riches » qui fait passer son ego réformateur au-dessus de toute autre considération, au mépris des craintes, des angoisses et des souffrances « du peuple ». Rarement dans notre histoire politique récente, une personnalité politique aura autant clivé, sauf sans doute Nicolas Sarkozy et ce pour d’autres raisons, en partie. Pour mieux le comprendre, il faut analyser en profondeur les opinions négatives exprimées dans cette question ouverte.

On constate alors que les verbatims sont souvent plus longs et plus denses qu’auparavant. Ainsi s’exprime un sympathisant de LFI, qui a voté Mélenchon à la présidentielle : « Casse des services publics et du système social, politique pour les riches ultra libérale ; il brade nos entreprises et notre patrimoine ; méprisant et arrogant envers la population ». Plus inquiétant pour le chef de l’Etat, on rencontre à présent des opinions négatives parmi des sympathisants de LREM, tel cet électeur d’Emmanuel Macron aux deux tours de la présidentielle : « Il ne tient plus ses promesses : refus d’interdire le glyphosate dans 3 ans, incarcération des enfants d’immigrés malgré la condamnation de la Cour européenne, non respects répétés de la loi à la frontière franco-italienne, attitude scandaleuse sur l’affaire de l’Aquarius ». Au fil des opinions négatives, on constate une vraie évolution par rapport aux derniers mois : les opinions deviennent plus fortes en intensité et plus articulées entre elles. Pour ceux qui expriment avec beaucoup de force leur rejet d’Emmanuel Macron, la violence des réformes envers les plus faibles renvoie à la violence du style Macron (« Je n’ai pas apprécié comment il a écrasé le jeune homme qui l’avait plaisanté ») et à la violence de la politique vis-à-vis des migrants.

Mais plus encore, l’expression « Président des riches » devient une véritable locution, un mot clef qui permet à ceux qui l’utilisent de résumer leur propos de manière puissamment métaphorique. Pour eux, cette locution résume toutes leurs opinions négatives à propos d’Emmanuel Macron. Elle porte la tension entre les deux termes de l’expression à son paroxysme : le « Président des riches », c’est la négation du Président rassembleur. Dans le cœur de l’électorat qui s’oppose à Emmanuel Macron, l’oxymore entre « président » et « riches » est devenu un pléonasme. Cette expression raconte une narration puissante : elle fait tomber le masque de Jupiter et chuter Emmanuel Macron de l’Olympe dans l’arène politique.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, mettant cela sur le compte d’une France supposée ne pas aimer la richesse et la réussite, jalouse et repliée sur ses craintes fantasmatiques, ce n’est pas que les Français détesteraient « les riches ». D’autres données collectées récemment le montrent de manière éclairante : une discussion en ligne entre les membres de la communauté POP BY BVA sur le thème des « riches » montre que les Français reconnaissent la légitimité de la richesse, une fois que l’on prend acte des inégalités économiques. Comme le résume bien cette opinion exprimée par l’un des membres : « Je ne pense pas qu’on haïsse les riches, on haït plutôt la manière dont certains gagnent leur argent sur le compte des autres, de la population… comme certains hommes politiques, vous voyez l’allusion » … De nombreuses opinions exprimées lors de cette discussion montrent que la richesse n’est pas, en soi, perçue comme problématique : pour les Français, la richesse reflète les inégalités sociales et les accentue, mais elle trouve souvent son origine dans le don, le talent, le courage d’entreprendre.

En tout cas, on voit qu’Emmanuel Macron est rentré dans une zone de turbulences : son talent va être, de plus en plus, mis à l’épreuve. Sa popularité est à peu près stable mais c’est un faux plat. La tendance est à un durcissement des opinions négatives, sauf dans une partie du centre droit qui le soutient chaque jour un peu plus. Et si, finalement, Jupiter commençait à ressembler à Achille, le héros grec de la Guerre de Troie ? Non seulement le stigmate de « Président des riches » serait son talon, mais à trop réformer il pourrait franchir le seuil de la colère des dieux. Dans son magnifique livre Un été avec Homère, Sylvain Tesson nous rappelle qu’Achille fut victime de l’hubris, ce talon d’Achille de l’homme dont les succès l’entraînent vers la démesure et finalement l’abîme, cette « ombre maudite » qui fait déborder le fleuve par l’action de celui qui ne sait plus arrêter le combat…