Alors que la pandémie et sa gestion dominent presque intégralement l’agenda politique et médiatique depuis presque un an, l’exécutif s’engage depuis quelques jours dans une communication voulant montrer que le programme des réformes n’a pas été totalement abandonné. La posture du réformateur est un point cardinal de la construction de l’image d’Emmanuel Macron qui voit sans doute avec inquiétude que le temps a déjà consommé 75% de son mandat. Une question fondamentale se pose avec force dans ce contexte : de quelle manière la pandémie et sa gestion ont-elles transformé l’image d’Emmanuel Macron dans l’opinion ?

On peut avancer des éléments de réponse grâce à la vague de décembre de l’Observatoire de la politique nationale, réalisé par BVA pour Orange et RTL. Cette vague comporte, comme tous les mois, une question sur l’image positive ou négative du chef de l’Etat. Dans sa dernière livraison, ce sondage donne une popularité de 40% au chef de l’Etat. Cette question est suivie d’une « question ouverte » sur les raisons de leur bonne ou mauvaise image d’Emmanuel Macron. Chaque personne interrogée répond librement ce qu’elle veut.

Les réponses à cette « question ouverte » produisent un corpus de « verbatims » composés ici de 12395 mots. Pour l’analyser, on utilise les techniques de l’analyse statistique textuelle, précédées d’un certain nombre d’opérations de préparation (« normalisation » et « lemmatisation » du matériau). On recourt à un algorithme de classification dite « non supervisée » qui recherche des meilleurs regroupements des mots. Différentes classifications sont identifiées et l’on peut retenir une classification en quatre groupes.

Le premier groupe de mots (20%) provient d’électeurs de droite et de centre-droit, électeurs de François Fillon en 2017, sympathisants LR ou UDI. Les mots utilisés ici traduisent une opinion en demi-teinte sur le chef de l’Etat, attestée par les verbatims que l’on rencontre chez des sympathisants LR ou électeurs de François Fillon : « donneur de leçon permanent », «  manque d’autorité pour  faire respecter l’ordre et la république » « distribution de beaucoup trop d’aides sociales », «immigration trop importante », « va toujours dans le sens du vent » disent les uns ; « malgré des erreurs de jugement, sa jeunesse lui donne de l’endurance pour affronter les problèmes essentiels », « sur le plan économique il va en général dans la bonne direction et il n’est pas mauvais à l’international » disent d’autres.

Le second groupe de mots (15%) provient d’électeurs de gauche, électeurs de Jean-Luc Mélenchon ou Philippe Poutou, sympathisants PC, NPA ou LFI, qui se sont plutôt abstenus au second tour, moyennement dotés en capital économique ou culturel. Une partie des électeurs de Benoit Hamon appartient à ce groupe. C’est l’image du « président des riches » et du « banquier libéral » qui domine ici : « tout pour les banques rien pour le peuple » dit un électeur très à gauche, « politique très libérale, qui ne prend pas en compte des critères sociaux. Il ne gouverne pas dans le sens du bien-être collectif » déclare un électeur de Benoit Hamon. La déception d’électeurs de centre-gauche qui ont voté pour E. Macron est très présente dans les verbatims. Les (rares) opinions positives qui émergent à gauche le sont au titre de la gestion de la crise Covid.

Le troisième groupe de mots (32%) provient des soutiens d’Emmanuel Macron, avant tout exprimés par son électorat des deux tours, ceux qui se déclarent proches de LREM, viennent des catégories sociales aisées et disposent d’un fort capital économique et culturel. Se joignent à eux une partie des électeurs du second tour qui viennent du centre-gauche, sympathisants PS ou EELV. Les verbatims, ceux des sympathisants de LREM notamment, dressent d’Emmanuel Macron le portrait d’un jeune réformateur courageux qui « essaie » de réformer le pays dans un contexte de crise : « il est moderne, constructif, intelligent, déterminé et honnête », « il fait face », « il ne fléchit pas», disent des électeurs du premier tour. Emmanuel Macron est ici dépeint comme un Sisyphe qui remet sans cesse sur le métier l’idée de réformer la France et qui doit triompher d’obstacles qui se dressent devant lui. La gestion de la pandémie alimente cette narration héroïque. Plus encore que les réformes entreprises, c’est la posture du réformateur qui doit soulever des montagnes qui ressort ici.

Le quatrième groupe de mots (33%) provient des classes populaires, jeunes, électeurs de Marine Le Pen mais aussi non-inscrits, qui se déclarent proches du RN, faiblement ou moyennement dotés en capital économique ou culturel, souvent précaires. La dimension de critique de la gestion de pandémie est ici davantage présente que dans les autres groupes. Le chef de l’Etat est perçu comme un ennemi du « peuple » qu’il ne sait pas « écouter », qui ne fait « rien ». Le segment de mots « gilets jaunes » apparait ici également. Là aussi c’est la posture et la personnalité d’Emmanuel Macron qui ressort des mots, plus encore que l’opposition à ses réformes. De manière diamétralement opposée au groupe précédent, ce groupe de mots brosse d’Emmanuel Macron un portrait terriblement négatif : « il a ruiné la France », « il est bien trop jeune pour être président. (…) toutes ces paroles ne font qu’embraser la population », « il méprise les gens », « têtu et imbu de sa personne, méprisant et insupportable ».

L’analyse statistique montre qu’après presque un an de pandémie l’image d’E. Macron se tisse et se noue avec son empreinte initiale, déjà très clivée et structurée avant la pandémie. Pour le moment, l’urgence de la crise de la Covid semble faire passer au second plan le bilan du quinquennat, le sentiment d’une « crise sans fin » depuis l’automne 2018.  Mais elle n’a pas estompé l’image qui s’est forgée antérieurement dans l’opinion à propos du chef de l’Etat. Le passé (le monde avant la pandémie) viendra mordre sur les talons du marcheur lorsqu’il voudra reprendre sa marche et pourrait devenir son talon d’Achille.

 

Photo de Bruno Cautrès - chercheur CNRS au CEVIPOF